L'informatique fait des miracles, c'est bien connu. Entre autres, les ordinateurs savent mieux que vous ce que vous aimez. C'est pas magique ça? Plus besoin de réfléchir, vous appuyez sur une touche et les logiciels d'affinités déduisent automatiquement de votre playlist le reste de vos goûts musicaux. Voire ce que vous devriez aimer et que vous ne connaissez pas encore. On va voir ici des outils assez géniaux, même si comme à mon habitude je vais faire le difficile.
Le magazine rock Magic! a renouvelé ses chroniques de disques dans ce sens. En plus de la notation de l'album (de 0 à 6), on trouve également une indication supplémentaire, soit "si vous détestez machin vous devriez aimer ce disque", soit "si vous aimez bidule vous aimerez certainement celui-ci". Vous me direz, à quoi bon puisque ce genre d'information a vocation à se trouver dans le corps même de la critique du disque. Certes, mais on ne peut pas en vouloir à un magazine d'innover, et de nous aiguiller dans nos choix. En l'occurrence, ça permet de balayer rapidement toutes les critiques et de lire plus en détail celles qui nous auront attiré.
Sous différents aspects, on retrouve une même logique : classer les artistes par groupes d'affinité. Et par là même classer vos goûts, en quelque sorte. Cela peut servir à deux choses. Soit à mieux connaître la musique et les liens entre artistes. Soit, ce qui n'a presque rien à voir, l'objectif est de n'écouter que des titres qui vous plaisent. On peut vouloir les deux, mais on passera alors probablement par des logiciels et des sites différents.
Premier exemple : le guide de la techno d'Ishkur. Vous cliquez sur un genre musical, par exemple "breakbeat", et vous avez un schéma en 2 dimensions qui s'affiche. D'abord, les proximités entre sous-genres, avec chaque fois des extraits associés et un petit laïus. Chaque fois que vous cliquez sur un sous-genre, vous changez la carte et de nouvelles connexions apparaissent. Une ellipse, rappelant les "patates" avec laquelle on nous a appris la théories de ensembles, délimite la frontière du genre. A sa périphérie, gravitent d'autres patates correspondant chacune à un autre genre.
Même logique, mais sans limitation à la techno, sur Music map. Vous indiquez un artiste, au hasard Barry White. Le site vous sort illico une nébulleuse dont le centre est BW, avec juste à ses côtés les Temptations, plus loin les Four Tops ou Aretha Franklyn, tandis que les Bee Gees sont nettement plus éloignés, et qu'à la frontière de l'écran on voit Laurent Garnier ou Donna summer. En cliquant sur un autre nom, la nébulleuse change en conséquence. L'exemple de Barry White ne me convainc qu'à moitié, c'est pas que ce soit faux mais je trouve les distances très peu représentatives des similitudes musicales telles que je les aurais cartographiées. Or les distances sont justement sensées être proportionnelles à la proximité musicale. Mais bon, voir la nébuleuse se déplier est assez joli ;-)
Avec exactement le même principe, liveplasma est nettement plus pertinent, mais prend aussi moins de risque en donnant moins d'artistes "voisins" sur le premier écran. Pour Barry White, pas d'erreurs mais des distances curieuses, par exemple le Love Unlimited orchestra, créature de BW dont il écrivait tous les titres, est plus éloigné de lui que Marvin Gaye ou Al Green. Aberrant. Enfin, aberrant si on cherche la précision, mais pour découvrir des artistes et commencer à se faire un culture musicale, c'est très bien. Si j'avais eu ça à 14 ans, j'aurais passé ma vie dessus.
Quoi qu'il en soit, dans tous les cas les liens affinitaires sont atribués de l'extérieur. Ce sont les auditeurs qui font les liens, ce ne sont pas les artistes eux-mêmes qui décident comment ils apparaitront sur le schéma. Vous me direz, ça pourrait. Oui mais voilà : comment? Bienvenue au quart d'heure doliprane...
Qui développe ces instruments? Dans le cas d'Ishkur (ou Music map, Liveplasma), c'est lui qui fait son schéma, à partir de ses connaissances et dans une optique "encyclopédique". Il met ensemble ce qui, "musicalement", va ensemble. S'il faisait un bouquin avec des listes, "voilà la liste des groupes électronica", "voilà la liste des groupes house", ça reviendrait sensiblement au même (on perdrait les iens transversaux, certes, mais la nature du classement ne serait pas altérée, c'est la fonction supplémentaire d'affinités qui sauterait). A la limite, le site d'Ishkur est immuable. Il faudrait l'alimenter, le compléter, mais sans raisons particulières de changer ce qui s'y trouve déjà.
Alors que les commerçants et les communautés virtuelles fonctionnent tout autrement. A la manière des logiciels qui espionnent vos achats sur internet pour connaître vos habitudes de consomamtion, certains sites analysent ce que vous écoutez, ce qu'écoutent votre voisin et des milliers d'autres un peu partout. Le logiciel apprend à connaître vos goûts dans un but bien précis : les ANTICIPER. Pas juste pour plaisir du tour de force, mais aussi pour vous inciter à écouter de nouveaux titres ou de nouveaux artistes (et, par voie de conséquence, les acheter, mais la pente mercantile dépend des sites). D'où l'obligation de s'inscrire, avec identifiant et mot de passe, même pour bénéficier des services gratuits de lastfm ou autres. Pour lastfm c'est pour s'adapter à votre écoute, mais les outils sont proches.
J'écoute beaucoup Catpower, Katerine, Kool & the Gang et Gnarls Barkley, petite sélection au pif du moment, pour la démonstration. Quelqu'un qui utilise le même logiciel, et qui écoute Kool & the gang ET Gnarls Barkley, se verrait proposer d'écouter Catpower qui n'a quasiment aucun rapport. Evidemment c'est plus fiable que ça, puisque ce sont les goûts de milliers et bientôt de
millions de personnes qui sont enregistrés et comparés. Si la plupart des gens qui écoutent (comme moi) de la soul-funk écoutent aussi du reggae, mais que contrairement à eux je n'écoute pas de reggae, si le logiciel est bon il en tiendra compte et ne me proposera jamais Bob Marley. En tout cas, on voit bien que a cartographie qui ressort de ce système a peu de chances de correspondre exactement à celle d'une encyclopédie. Car de lien entre Cat power, Katerine et Bob Marley, que j'écoute tous, je n'en vois pas des masses.
La précision reste encore un projet. Quand vous utilisez i-tunes ou d'autres players sur votre ordinateur, vous avez une colonne pour le genre musical du morceau (voire du titre pour des compils éclectiques). Déjà, cette colonne est souvent vide, ou renseignée n'importe comment par des gens qui n'ont pas encore une bonne connaissance de ces codes là. Si vous avez déjà utilisé des plate-formes de téléchargement type napster/kazaa et équivalents, vous avez sans doute rencontré la situation. Mais même avec le bon genre, ça reste insuffisant. Ca n'est pas parce que j'aime Michel Berger, "M" et Pauline Croze que je vais forcément aimer tout ce qui est en "chanson française" et encore moins en "variétés française" (d'ailleurs pour ces 3 l'hésitation entre les deux genres est possible).
Alors on est passé à l'étape suivante. Plus complète, plus complexe, plus précis. Plus lourd. Les "tags", comprenez les "mots-clefs". Pour M je pourrai mettre en tag des noms d'artistes (qui lui ressemblent ou avec qui il a travaillé), les langues dans lesquelles il chante, et un certain nombre de caractéristiques, du type "guitare", "groove", etc. Sur le site finetune, une fois logué je peux ajouter les tags que je veux sur n'importe quel morceau. Avec toujours le même inconvénient : la qualité du résultat dépend de la précision de mes tags, si on commence à utiliser "groove" ou "punk" en dépit des usages habituels, ça fausse le tout. Sans aller jusqu'aux empoignades sur la rédaction des articles de wikipedia, il y a matière à pas mal de divergences, car dès qu'on fait de la taxinomie on entre dans un système de conventions, et réguler les conventions n'est pas aisé. Dans l'idéal, avec une trentaine de tags par morceau et par artiste, on peut établir des cartographies cohérentes, toujours dans l'optique encyclopédique de Live plasma ou Ishkur. Mais, comme toujours pour les bases de données, la mise en place est mega lourdingue (je parle djeun's, qu'est-ce qui m'arrive?).
Reste une manière un peu plus aléatoire ou plus ludique de faire des découvertes. D'abord chez le disquaire (à une époque j'achetais sur la seule foi de la pochette, back in the old time). Ou par les sites de reprises. Quand je cherche qui a repris Walk on by, je tombe forcément sur des groupes dont je n'avais pas entendu parler, qui ont repris le morceau à leur sauce. Si ça me plait, j'airai voir leurs autres morceaux. C'est un peu limité, et ça reste conditionné par la manière dont sont alimentés ces sites (dont j'ai dit précédemment qu'ils restent incomplets).
Aurais-je renoncé? Revenu incontinent à mes bonnes vieilles méthodes, en réac' musical aux petits pieds? Nan.
A vrai dire, je crois assez à l'avenir de ces cartographie affinitaires. La dimension commerciale du truc m'emmerde, mais il y a d'autres pistes. Les sciences sociales ont développé des outils puissants pour étudier et cartographier les réseaux. Avec les bosn critères et des millions d'heures à renseigner des bases de données, on pourait aboutir à des trucs sympa.
Quelles infos devraient intégrer les mabouls qui se faderaient le sale boulot? Déjà, les labels, sachant que la plupart des maisons de disque ont une certaine identité musicale, au point que même les majors ont des dizaines de sous-labels spécialisés. A partir de données factuelles on peut aboutir à une vraie cartographie. Les noms des personnes seraient à intégrer systématiquement (auteurs, compositeurs, producteurs, musiciens, photographes de la pochette), les festivals, éventuellement l'hébergeur de site. On tiendra également compte des liens entre les sites, liens révélateurs puisqu'ils sont choisis par les artistes en fonctions de leurs propres goûts. On mettra aussi les villes, les patrons de labels (Berry Gordy pour la soul, par exemple), les années... La difficulté consisterait non seulement à récolter les infos, mais aussi à les pondérer. Il va de soi que savoir qui joue avec qui est plus révélateur que les morceaux qu'on reprend. Le monde entier a repris Light my fire, ça ne veut pas dire grand chose, en tout cas pas que les groupes qui l'ont repris ont des liens affinitaires entre eux, ni chacun d'eux avec les Doors. Ce type d'approche permettrait en tout cas d'éviter le coup de liveplasma. Souvenez-vous : alors que Love Unlimited était un projet parallèle de Barry White, ce site les présentait comme plus éloignés que Barry White et Al Green. Ce que tout amateur de soul trouvera curieux voire stupide.
En revanche, Kim Gordon de Sonic Youth a fait la pochette du dernier album de The Gossip, c'est instructif. Plus étonnant mais aussi important, Kim Fahy, jadis âme de the Mabuses, auteur de 2 albums déjantés de rock indé en 1991-1994, apparaît comme musicien et producteur sur le dernier album de JP Nattaf, ancien des Innocents. C'est le genre de liens qu'on n'aurait pas forcément pensé à cartographier, surtout que nous ne devons pas être beaucoup à écouter les deux. J'aurais plutôt fait un lien avec Frantz Ferdinand, parce que le chanteur me fait systématiquement penser aux Mabuses, mais là c'est purement subjectif, et pas très utilisable pour une cartographie. Quoique...
Après mon balancement mi-figue mi-raisin, je vous annonce la découverte de l'année : la webradio Pandora, qui repose sur le Music genome Project.
On a donc une petite définition empirique de l'outil qui nous permettrait de trouver les réseaux objectifs entre musiciens. Intéressant, surtout d'un point de vue scientifique. Mais ça nous a bien éloigné de l'optique "utilisateur". Pour ça, va falloir réintroduire du subjectif. Et pour que ça fonctionne, il faut le traduire en termes objectifs. Par exemple "female powerful voice". Ca veut dire quoi? En soi, j'en ai pas la moindre idée, mais apparemment le music genome project estime que c'est une des caractéristiques de Cat Power. Quand vous vous inscrivez, vous faites un premier choix, puis à partir de ce choix pandora vous demande "guide us". Après une minute, vous pouvez dire si le morceau vous convient ou non, ce qui permet au logiciel d'ajuster de plus en plus ses propositions à vos goûts. Vous pouvez même demander "mais pourquoi tu me mets ce morceau, bill?", et là la bécane te répond "based on what you've told us so far, we're playing this track because it features mellow rock instrumentation, blues influences, a vocal-centric aesthetic, major key tonality and and many other similarities identified in the music genome project" (whatever that means...). Et sur les morceaux proposés, quasiment tous me plaisent ! Ce truc est hallucinant, mais il ne fonctionne pour l'instant, j'ai l'impression, que dans un genre à la fois, avec des titres très proches.
Je ne me suis pas encore penché en détail sur la machinerie de ce machin, mais quand ce sera fait je ferai un papier plus détaillé sur ce genome music :-)
Ps : quand je dis détaillé, je veux pas dire plus long que le billet d'aujourd'hui ;-)
Ce blog me prend un temps de maboul, préparez vous à des conséquences sur la fréquence de publication.