Chronique d'une méconnue

Publié le par arbobo

Elle s'est trouvée, comme ça, dans les bacs "variété française", entre Calogero et Mylène Farmer, et tout ça parce qu'elle avait signé de très jolies.... bossa nova.
Avec Keren Ann Zeidel, surprise et malentendu sont le lot habituel.
Hier soir, cette nuit, elle était l'une des invitées de Philippe Lefait à ses fameux Mots de minuit. L'intelligence est une forme de beauté, et voilà une femme qui a toutes les beautés, et pas sa langue dans sa poche. Laure Adler, cerveau brillant s'il en est, était toute admirative, et moi avec elle.

keren-newyork.jpgJ'ai toujours eu un peu de mal à comprendre comment cette songwriteuse inconnue s'est trouvée à écrire des bossa de haute volée pour Chambre avec vue d'Henri Salvador. Certes, on était loin d'imaginer que ce vieux cheval sur le retour, aimé mais oublié, plus connu pour ses potacheries (Zorro est arrivé) que respecté pour ses blues et ballades, aurait un tel succès. Succès énorme mais qui n'a guère profité à l'album suivant. La bonne surprise des retrouvailles était passée. En revanche Benjamin Biolay et sa demi soeur Keren Ann Zeidel, très présent sur cet album, y ont trouvé un formidable marchepied.

Les deux oiseaux ont continué ensemble leur parcours, Biolay écrivant sur les premiers albums solo de Keren Ann, et assurant la production. Biolay n'en finit pas de monter, album solo de son côté, puis pygmalion néogainsbourien d'Elodie Frégé (En dessous de la ceinture). A vrai dire, Biolay me laisse relativement froid. Et même s'il n'a pas empêché les albums de Keren Ann de me séduire (j'ai tous ses disques, bah oui), ceux qu'il n'a pas produits me plaisent nettement plus.

L'association Biolay-Keren Ann, si sympathique soit-elle, est un malentendu de plus dans la carrière de cette dernière.
Le fait qu'elle chante en français n'a pas éclairci ce décalage. Car malgré Autour de Lucie ou Bashung, le chant français d'une artiste solo c'est forcément de la "chanson française". Et lorsqu'on émerge pile au moment où se cristallise l'idée fausse d'une "nouvelle scène française", l'affaire est entendue. Il y a quelque chose de ce genre avec Feist, amie de Gonzales et Peaches mais qui a touché un public variété (tant mieux, ses disques sont super).

Il faudra 4 disques pour que se dissipe le malentendu, sans faire baisser pour autant les ventes. Keren Ann, dernier album en date, connait d'ailleurs un succès phénoménal. Et c'est logique car c'est une excellent disque, que je vous recommande chaudement. Albin de la Simone et Magic Malik en sont les invités de luxe.
La biographie de Keren Ann est une mappemonde : Israël, Pays-Bas, France, je l'ai parfois croisée à Montmartre où elle a un appartement. Mais aussi New York.

Sur son troisième disque, Not going anywhere, Keren Ann a amorcé sa mue vers l'anglais. Road bin s'engage sur le piste poussiéreuse du folk-rock américain. Comme se répondant à elle-même, elle reprend en anglais des titres solo qu'elle avait déjà gravé en français, comme la disparition, qui devenu Right now and right here, révèle pour de bon ce visage anglo-américain qui doit tellement plus à la pop anglaise et au rock velvetien qu'à une chanson française dont l'étiquette lui colle à la peau. Pourtant, on aurait dû comprendre dès L'illusionniste et sa guitare gelée par la bise. Mais le doute subsistait, l'illusion.
Le passage à l'anglais, sans vouloir trop insister, permet aussi de se réapproprier plus entièrement des chansons co-écrites avec Biolay. Collaboration qui disparait après le 3e album. La guitare prend plus de place, l'influence rock se taille une place avec Sailor and widow, dont les couplets en cache cache sont excellents. Les cordes consensuelles laissent déjà la place à des orchestrations tout aussi ouvragées mais plus fines, délicates, de la trompette bouchée de By the cathedral aux voix dédoublées de ending song, qui annonce nettement le disque suivant.

keren-ann-ladybird.jpgLa période qui s'ouvre ensuite fait apparaître un autre personnage, autrement plus intéressant, l'islandais Bardi Johannsson. Ensemble, sous les pseudonymes régressifs de Lady and Bird, ils signent un album bouleversant, aventure d'une Alice ensanglantée au pays du réel.
On dirait que la page est tournée. Tout en sachant ce qu'elle veut, tout en étant bourrée de talent et reconnue par le milieu et le public (les ventes sont confortables), Keren Ann semble ne pas avoir un ego démesuré. Elle fait sa révolution en douceur.

Nolita était donc son 5e disque, le 4e solo, enregistré à New York, avec un clin d'oeil appuyé à Nico et son Chelsea girls. L'ancrage à New York, la présence velvetienne et la référence à Nico auraient dû suffire. Mais les premières mesures sont tellement imprégnées de Gainsbourg, sur un titre chanté en français à nouveau, Que n'ai-je, le quiproquo se poursuit. Les cordes sont toujours là, mais elles parlent un tout autre langage qu'à ses débuts. Elles portent la voix des souvenirs perdus, elles frottent à nos oreilles le murmure de la plainte. La mélancolie des chansons de Keren Ann est plus que jamais habitée. Elle s'est ouverte, prend plus de risques, partage plus directement et sincèrement ses sentiments, ses états d'âme et de coeur. Et revoilà la trompette bouchée, qui fait basculer L'onde amère. Heureux point de non retour.

Ce n'est pas que je n'aime pas la chanson française. La question n'est pas là, c'est tout bonnement que ce n'est pas la maison de Keren Ann. Si l'on doit la comparer, c'est plus avec Suzanne Vega, Shannon Wright, voire Cat power, qu'avec Barbara. Chelsea burns, petit bijou qui acoquine le Velvet avec Dylan, aurait dû lever les dernières incompréhensions. Ca n'est pas du Souchon, c'est du Bashung. Pas un lac, mais un océan.

Depuis 1 mois le public et les médias se ruent à juste titre sur son nouvel album, Keren Ann. Enregistré un peu partout, d'Israël à New York en passant par différents coins d'Europe, il est de loin le plus new yorkais de ses disques, et le plus velvetien. A l'apogée de son songwriting, Keren Ann se révèle aussi une productrice inspirée. Avec un sens de l'époque.
Et si je trouve que tous ses albums sont bons, celui-ci est peut-être le premier dont je serais incapable d'amputer le moindre morceau. Sans son premier album un peu trop gentil, sans l'ombre de Biolay, sans l'épisode Salvador, on aurait déjà consacré Nolita. Et l'on n'hésiterait pas à dire de Keren Ann que c'est un grand disque. Rien que ça.

kerenann.jpgRien de plus révélateur que la chronique de l'album dans Magic, magazine que je respecte beaucoup. Au regard de chaque album le journal pointe à qui le disque ne s'adresse pas. Pour celui-ci, le chroniqueur estime que cet excellent disque plaira à tous ceux qui n'aiment pas.... Keren Ann. Pourtant non. Il faut savoir écouter Keren Ann, entendre le rock défoncé de Roses and hips
plutôt que les bossa un brin conventionnelles.

Que vient donc faire pareille déclaration d'amour pour une artiste qui fait tout en demi-ton et fuit la grandeur, qu'elle soit dans l'éclat ou la noirceur?
C'est qu'il est temps, je crois, de laisser définitivement le quiproquo derrière nous, et d'écouter ce nouvel album, puis les précédents comme si nous les découvrions.
Keren Ann est si rock qu'elle se permet, avec la complicité de Bardi Johannsson (Bang gang, pour ses projets solo), de clore son album par un rock electro digne de la meilleure no wave, ce Caspia est comme un bootleg des Talking heads. Un rêve. La beauté de ce disque n'est pas réductible à ce single imparable, Lay your head down, dont on dirait qu'il a été écrit sur les genoux de Lou Reed en 1971. L'espace est plus vaste. Toujours la mèche au vent, Keren Ann nous emmène plus loin, plus loin.
Alors on s'aperçoit que la grandeur de ce 5e album était déjà là dans les précédents. Keren Ann n'a pas changé, elle a grandi. Elle ne se révèle pas : elle s'est surpassée.

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Ska 11/05/2007 11:02

Bel article tout simplement... Cette mise en perspective de la discographie de Keren Ann est vraiment intéressante.J'aime beaucoup ce nouvel album aussi (jusqu'à présent ceux que je préférais, c'était Not Going Anywhere et Lady and Bird)...

arbobo 10/05/2007 16:11

logique, ses albums sont de mieux en mieux, et moins ecclectiques.
son chant aussi s'est épaissi, elle a beaucoup bossé pour acquérir une vraie voix chantée de qualité. Le "in your back" qui ouvre le concert privé le montre d'emblée.

j'ai loupé ce concert privé, pas faute d'avoir essayé, et celui à Guebwiller organisé par Myspace, et celui de samedi où j'étais pris.
ma consolation était de la voir si loquace hier chez Lefait, c'était un joli moment.

rififi 10/05/2007 15:29

j'avais vu Keren Ann il y a 2 ou 3 ans, et je n'en avais pas gardé un souvenir terrible. Ça devait être du genre : "ouais, sympa mais bof"...
Là, je sais pas, il y a quelques titres qui me plaisent bien, mais je ne suis pas sure de tout apprécier.
Le concert dont je parlais, il est là : http://www.fnac.com/Magazine/musiques/special/kerenann_rp/default.asp?NID=-2
(j'ai pas trouvé d'autre lien), et il faut dire reconnaitre que Lay your head down et Chelsea burns me plaisent bien (c'est à la fin)
Je dois faire partie de la cible dont parle Magic

arbobo 10/05/2007 13:55

je viens de te relire.
les 20 écoutes de l'album (je ne parle que du dernier) explqiuent peut-être que j'ai dégainé le premier ^^

arbobo 10/05/2007 13:48

heu.....
tu voulais parler de keren ann?

avant moi?
qui ai tous ses disques (d'ailleurs avant d'entendre le dernier je me demandais un peu pourquoi en avoir tant)

je l'ai échappé belle :op
7800 signes à passer à la moulinette, une paille :o)