Free jazz

Publié le par arbobo

A croire que le jazz est une plante, un truc saisonnier en tout cas, comme le bronzage intégral ou Intervilles. En tout Paris regorge de festivals jazz en tout genre, de juin à octobre. Avant, on laisse pousser, après, on ramasse les feuilles.

jamal-bruxelles.jpgTout ça pour vous inciter à vous pencher sur les festivals de Paris et d'ailleurs (parc floral, Marciac, JVC, Jazz à la Villette...). Tout ça aussi pour vous dire qu'écouter du jazz gratos, c'est possible tous les étés à la Défense. Samedi dernier, Maceo Parker faisait le concert nocturne (la journée est consacrée aux jeunes pousses). Et dimanche, devant mes yeux ébaubis, s'ébrouait Ahmad Jamal.

Sans passer le plus clair de son temps en France comme Archie Shepp, Ahmad Jamal vient invariablement jouer chez nous tous les ans, depuis je ne sais combien de temps. Quand je pense que le seul concert gratuit que j'ai fait cette année (ou presque) est celui de ce monument du jazz, ça me défrise.

Il en reste peu, des héros de cette période où le jazz s'inventait et se réinventait chaque semaine, où chacun apportait son style, ses idées, contribuait à en faire la musique la plus vivante et la plus audacieuse du moment. Archie Shepp est un poil plus jeune, Herbie Hancock tient bon la rampe, Wayne Shorter sera à Paris en septembre. Mais il en reste peu, c'est certain. Et depuis toujours Ahmad Jamal est l'un d'entre eux, un de ceux dont on peut dire "il FAUT que tu écoutes ce mec".

ahmad-jamal-awakening.jpgOui, il le faut, pour peu qu'on soit un peu curieux et plus encore si l'on a l'oreille au jazz. Ahmad Jamal n'a jamais été chef de file ni même clairement identifié à un courant musical, ni hard-bop, ni cool, ni free, mais il a sa patte à lui. Vous me direz, ou plutôt Berio nous dira, que le jazz c'est justement le style des musiciens, mais certains ont un style plus classieux et plus influent que d'autres. Celui d'Ahmad Jamal est si beau que Miles Davis, celui-là même qui était toujours prêt à débaucher les talents pour les attirer sous son leadership, tenait Jamal pour le plus grand pianiste de jazz. Rien que ça.
Ce qu'on a entendu dimanche venait principalement du répertoire le plus connu de Jamal, des morceaux qu'il a joué notamment sur un de ses disques les plus connus, the awakening. Une splendeur. Je pèse mes mots. 

Ahmad Jamal n'a pas dévié depuis 1956 de
sa formation fétiche, piano-basse-batterie. D'après mon ami Fabrice, puits de science jazzistique, Jamal dirait de son bassiste James Cammack qu'il est "son bras gauche", une extension de lui-même. J'ignore si c'est parce que la main gauche joue les basses qu'il a choisi ce bras là. Mais qu'on ne s'y trompe pas, il n'y a pas moins de complicité avec son batteur. Depuis 1995 la batterie est tenue par un autre nom quasi mythique du jazz, Idris Muhamad, qu'on trouvesur quelques uns des disques les plus importants qui soient (Bitches brew, notamment).

Dimanche, c'est donc encore plus qu'Ahmad Jamal que j'ai entendu, ce sont deux légendes vivantes et un bassiste qui pourrait bien le devenir à son tour. 
Le jeu de ces trois là est riche et assez virtuose, mais ne donne jamais l'impression de chercher les effets, ou de se reposer sur la technique. La musicalité avant tout, une musicalité où le rythme tient une place considérable.
Les mélodies sont très pures, et assez "classiques" pour du jazz, mais jouées par Jamal avec un mélange d'épure et de brio. De brio, parce que le piano virevolte, j'ai l'impression d'un papillon, léger, dont les battements d'ailes dessinent des volutes au soleil. Ca reste léger, pas exagéré, jamais, et outrageusement dansant. Les notes qui portent la mélodie principale sont réduites, souvent, à 3 voire 4 notes, qui structurent les passages les plus épurés et les fins de morceaux.

idris-muhammad.jpgLà-dessus, Cammack et Muhammad font des trucs fantastiques, l'ensemble est d'une fluidité confondante, les morceaux coulent, rien ne heurte, on entend tout, ça semble presque facile. C'est aussi ça, le style d'Ahmad Jamal, cette fluidité incroyable, qui pourrait avoir influencé le Maiden voyage d'Herbie Hancock, par exemple. 
Et curieusement, la syncope n'est pas un trait saillant de cette musique. Pourtant elle est bien là, mais toujours subtile, jamais heurtée, parfois groove mais jamais funk (où l'on retrouve la différence entre soul et funk, si vous me suivez). Ou comme
on le dit ici, "charleston".
Permettez que j'insiste là-dessus. D'abord parce que Ahmad Jamal a un jeu extrèmement puissant, comme me le disait Fabrice "il attaque le piano", et pas qu'un peu, sa fille se couvrait parfois les oreilles pour ce préserver de cette force sonore. J'insiste aussi parce que j'ai compris ce soir là pourquoi le trio suffit à Jamal. Il existe plusieurs formations classiques en jazz, trio, quartet, quintet. A partir du quartet on compte toujours un cuivre, souvent un saxophone, doublé d'une trompette pour le quintet (rien d'obligé, mais vérifiez, c'est habituel). Le saxo a cette double particularité d'être mélodique mais aussi percussif, il permet des riffs très puissants, qui donnent ou accentuent le groove. Le rôle mélodique du saxo est tel que certains croient bon de classer le piano dans "la section rythmique" dès que le leader est un saxophoniste. Excessif, évidemment, et la rythmique n'est sans doute pas ce qui définit le mieux un piano, mais dans le trio d'Ahmad Jamal les trois instruments ont un rôle rythmique, et même une dimension percussive, très prononcée. Du coup pas besoin d'un cuivre pour appuyer le groove ou pour balancer, ces trois là n'ont pas besoin d'aide merci pour eux :-)

Et la conséquence de cette dimension rythmique toujours si présente, c'est l'envie de danser. Fabrice et moi avions rarement assisté à un concert de jazz aussi dansant de bout en bout. Car la modernité du jeu de Jamal, qui a surpris tous ses contemporains, ne va pas sans une dose de jazz old school des années 30 (la fameuse "main gauche charleston"), et il réussit ce truc incroyable de sonner très "big band" avec un trio.

Au bout du compte, nous avons eu droit à un peu moins de deux heures d'un véritable régal. A 77ans, Ahmad Jamal peut se permettre de faire sa star sur scène, il le mérite largement. Et dès qu'il se met au piano il cesse immédiatement d'en faire trop. C'était un beau concert. Un très beau concert, vraiment, et je doute que je verrai très souvent d'aussi grands artistes sur scène. Et une chouette fille de 5 ans, sur les pas de son jazzophile de père, ne sera pas peu fière dans quelques années qu'on lui rappelle que les plus grands, elle les a vus, elle aussi :-)

Publié dans concerts

Commenter cet article

gontrand999 30/08/2007 21:40

Effectivement, il s'agit bien d'un géant.A sa mort on en parlera peut-être un peu dans les médias.Pourtant il s'agit d'un monument incontournable.G

arbobo 06/07/2007 15:05

rien ne va plus, dans ces billet rédigés en milieu de nuit O_omerci rififi, je vais rajouter le lien

rififi 06/07/2007 14:56

eh ben ? même pas un petit lien pour écouter l'artiste ?
alors voilà : http://www.radioblogclub.fr/search/0/ahmad_jamal
parce qu'il le vaut bien, et même mieux que ça.
et que ça redonne un peu de tonus à ma forme cotonneuse du jour ;-p

arbobo 05/07/2007 22:26

 1 partout ;-)

Ama-L 05/07/2007 22:04

Ahmad Jamal à 5 ans, tu crois c'est comme Comelade à 6, matière à souvenirs brumeux mais éblouis? ;-)Encore un truc qu'il faut que je rajoute à ma liste de choses à faire, si je comprends.Au moins j'ai vu Archie Shepp, c'est d'jà ça (et c'était... grand).