J'écris périodiquement, ici ou ailleurs, que je tiens PJ Harvey pour la plus grande artiste rock vivante.
Vous me direz, Cure, les Rolling Stones, Lou Reed, the Who, Neil Young... la liste est longue. Mais en dehors de Young, les autres n'apportent plus grand chose au rock. En tout cas, tous ces
grands pour qui j'ai un immense respect, n'apportent plus au rock un élan, une puissance, une inventivité, bref ils ne sont plus des locomotives (Young, lui, s'est toujours gardé d'en être
une).
Les seuls qui pourraient disputer à PJ Harvey cette première place sont évidemment Radiohead. A chacun ses préférences, et si je maintiens mon assertion provocatrice (en fait savoir qui est "le
meilleur" je m'en cogne le péroné quelque chose de sévère), c'est pour une raison simple. D'abord, PJ Harvey apporte cette puissance toute seule, ce qui est remarquable. Ensuite, elle n'a pas eu
besoin de faire ses preuves, à peine arrivée avec son Dry, direct à nos estomacs en 1991, elle s'est imposée comme une des grandes.
Depuis, Polly Jean a d'abord creusé son sillon (le sublime 4 track demos !) puis élargi son horizon, apportant de la texture sonore, des ambiances, des orchestrations, dont
ses premiers titres étaient délibérément dépourvus.
Son chant, lui aussi, avait déjà changé, plus enfoncé et inquiétant dans son chef d'oeuvre To bring you my love, ou plus mélodieux dans Stories from the city, stories from the
sea.
Malgré tout, White chalk ("craie blanche") qui sort le 24 septembre, donne une impression de franche
nouveauté. On nous a changé Polly Jean.
Mais on dirait que White chalk confirme ce qui était en germe dans ses albums précédents, la puissance reste intacte, mais l'énergie prend une autre forme. PJ Harvey nous avait un peu
fait douter, avec Uh huh her (2004), de sa capacité ou sa volonté de faire progresser encore sa musique. Mais après ce retour aux sources, bon sans être génial, elle est repartie de
l'avant. Et c'est peut-être son chant qui traduit le plus cette nouveauté. Un chant plus léger, épithète qui lui convenait si mal naguère. Un chant de tête voire parfois en voix de fausset
(rien à voir avec chanter faux, je vous le rappelle), qui vous fera peut-être penser à Jeff Buckley, Lisa Gerard ou à Radiohead plus qu'à ses précédents albums. Un poil de réverbération
accentue la différence avec le chant qu'on connaissait d'elle, et qui se fait ici brumeux, onirique. Sur Broken harp, elle entame même a capella, avant de dédoubler sa voix (le voice
over, i.e. doubler soi-même sa voix, est décidément devenu une des marques de l'époque).
Ici, ne cherchez pas trop la guitare ou vous serez déçus. Or comment être déçu par ce disque magnifique. Pas de batterie, hormis quelques coups de balais dans Silence ou the
piano et ailleurs quelques coups de tambourin. Quasiment pas de guitare, ou alors utilisée de façon à rappeler un oud, et même le violon se fait rare. Le piano est le socle de ce disque,
souvent seul, d'accords plaqués en notes répétées et en arpèges aériens. En particulier une fine pluie de la main droite sur le refrain de Grow grow grow, qui renvoie subtilement à l'inégalé Lady grinning
soul de Bowie. L'exact inverse de To bring you my love, construit en voix grave sur guitare. Mais comme PJ n'a pas renié son écriture ni sa composition, on retrouve des
structures et une patte musicale qui sont bien les siennes depuis toujours. Ce disque était en germe sur le touffu Is this desire, où déjà la piano venait équilibrer la guitare au centre
d'orchestrations fournies. Fournies, mais toujours rock. Ici, le plus rock reste le nom des musiciens qui ont contribué à l'album, Eric Drew Feldman (croisé chez les Pixies) et Jim White (des
Dirty three et aussi associé à Cat Power).
PJ Harvey n'est pas de ces artistes protéiformes dont Bowie est le mètre-étalon et Beck un exemple-type. Elle
ne change pas d'univers, ne visite pas de nouveaux styles, elle élargit et reforme son espace à elle. Après un disque avec John Parish, un avec Pascal Comelade et un paquet de
collaborations, après avoir composé la moitié d'un album de Marianne Faithfull (le très beau Before the poison), elle se nourrit ici des autres après les avoir nourris. Paradoxalement,
les côtés médiévisants ou oniriques "hors du temps" de ce disque collent assez à certains des disques les plus intéressants du moment, alors que ses précédents donnaient l'air de ne donner prise
à aucune mode. Et pourtant ce disque est là pour durer.
Elle dont la musique n'avait qu'une patrie, le rock, et qu'une devise, le rock, nous offre avec White chalk un grand voyage, sans brutalité ni cavalcade. Une forme de lenteur donne à ce
disque une impression de léger ralenti. Nous avions l'habitude d'un rock qui vient à nous, ici on a des chansons qui nous embarquent, le "ici et maintenant" ont fait place à "quelque part, en des
temps indécis". Je laisse de côté les nombreux noms qui me sont venus à l'esprit en écoutant ce disque, car je ne voudrais pas accréditer l'idée qu'il sonnerait "moins" PJ Harvey que les 7 qui
l'ont précédé. Cette PJ là, nous l'avions déjà entraperçue, avec the river ou Horses in my dreams.
White chalk, écoutez le. Il se pourrait bien que ce soit l'autre grand album de PJ Harvey, après Dry et To bring you my love.
A la réflexion, PJ Harvey a tout de même un défaut, et pas des moindres. Ses concerts sont trop chers. Pourtant, si des places de 52 à 79 euros sont à votre portée, je vous incite à aller au
Grand Rex le 16 novembre, pour assister sur scène à sa métamorphose. Et playlist de la semaine sur mon player (à droite).