Esprit rock et violon dingue

Publié le par arbobo

Une note récente d'Ama-L sur le disque de F.M. me donne l'occasion de creuser le rapport entre rock et musiques savantes ("classique", voire jazz).

Résumons : le dénommé F.M. a une formation classique, et il adapté des titres pop et rock pour un orchestre symphonique qu'il dirige.
La première chose, c'est qu'on s'ennuie. Même Christophe, pourtant si enthousiaste après ses premières écoutes, est sorti du concert très dubitatif. Mauvais signe, ça.
La seconde, c'est que ça ne sonne pas rock ne serait-ce qu'une seconde. Ceci expliquant probablement cela.

Vous me direz, il existe quantité de reprises reggae ou latino de titres rock et hard rock, parmi lesquelles d'excellentes. C'est justement là que je veux en venir.

Je n'ai pas les outils musicologiques pour développer ce qui suit, mais je n'ne démordrai pas pour autant. Comprenez bien, la différence, elle s'entend. Tout bonnement. Et c'est cela l'important, car c'est ce qui intéresse les auditeurs, qui eux non plus ne sont pas musicologues.

J'ai un peu parlé (et j'y reviendrai) de la place actuelle du violon et parfois du violoncelle dans l'univers rock. Bat for lashes, Godspeed you! black emperor, Arcade fire, le Konki duet, Los Campesinos, etc., utilisent au minimum un de ces instruments sur disque et sur scène. Et s'ils se produisent dans des festivals "rock" ce n'est que logique, car leur musique l'est. Il n'y a pas d'instrument rock ou classique par lui-même, vous avez pu le constater avec le Theremin, créé pour Schoenberg et consorts et popularisé par Led Zeppelin, admirez un peu le décalage.
free music


Les Beatles utilisèrent des orchestres, et sur You can't always get what you want les Rolling Stones ont eu recours à un choeur classique. Mais ça reste les Stones, c'est rock de bout en bout à cause de la manière dont ce choeur est utilisé, dont le morceau est construit et orchestré.
A l'inverse, la cantatrice Cathy Berberian s'est essayée à reprendre les Beatles en chant lyrique, dans les années 60. Le résultat est surprenant, malheureusement assez comique, mais ça ne sonne ni rock ni classique. Autrement dit c'est raté. Tandis que lorsque Eumir Deodato adapte à la sauce funk le prologue de Also sprach Zarathustra de Strauss, c'est magnifique, torride, un sommet de jazz-funk auquel personne ne résiste.

Les hybrides ne fonctionnent que grâce à une alchimie très subtile. Le morceau doit garder suffisamment de son identité d'origine, et les arrangements doivent suffisamment le fondre dans le style final, tout en forgeant une relation harmonieuse entre les deux. C'est la quadrature du cercle, et pour parvenir à ce prodige il faut plus qu'une formation théorique. il faut un feeling diabolique.
Des musiciens de très grande classe se sont cassés les dents sur cet exercice. Un des exemples les plus cruels nous vient de Gil Evans. Ce magnifique arrangeur et chef d'orchestre jazz, à qui on doit un Porgy and Bess somptueux avec Miles Davis, a adapté les morceaux phares de Jimi Hendrix.
On s'emmerde du début à la fin, c'est même limite désagréable. Hendrix a totalement disparu, le rock est évanoui, le sens des morceaux a été évacué au point qu'il ne reste plus rien pour les faire tenir debout, si savants soient les arrangements.

F.M. s'en tire un peu mieux, mais ce n'est pas très brillant pour autant. Mettez une barbe de 3 jours et un bandana à Philippe Herreweghe, il n'aura pas l'air d'un rocker pour autant.

(Ah merde tiens, et si on essayait? :o)

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Djac Baweur 28/04/2008 12:49

Ha, tu penses bien que je n'allais pas laisser une occasion de me la péter devant tout ce monde qui ne cesse de disserter sur des gens dont je n'ai jamais entendu parler ! :o)

J'ai trouvé une analogie pas trop mal : imaginons d'avoir à recouvrir de peinture la surface d'une toile.

D'un côté, la palette classique : des couleurs très pures, très riches, mais rares, très délicates à appliquer, et avec des pinceaux très fins, ce qui fait que pour remplir la toile, ça sera touche par touche, la prise de tête (et ça coûte cher).

De l'autre, la palette rock, des couleurs franches, plus banales, mais faciles à appliquer, et avec des pinceaux super larges, voire même des rouleaux qui permettent d'un seul geste de barbouiller la moitié de la toile...

En gros, quoi.
Du coup, peindre une toile avec un peu des deux palettes, je vous laisse imaginer le tableau (ha ha).

arbobo 28/04/2008 00:40

génial :-)merci djac, c'est le genre d'éclairage dont cet article avec exactement besoin, c'est bien beau d'écrire avec sa culture et ses perceptions mais parfois ça me limite un peu ^^en plus tu as le tact d'aller un peu dans mon sens, ce qui m'arrange assez :-)belle mise au point en tout cas, l'ami.

Djac Baweur 27/04/2008 18:31

Alors...
En première analyse, comme ça, je dirais que le premier problème est un problème de geste instrumental. Car la musique est avant tout du geste, du mouvement physique, aussi petit soit-il (exception faite des instruments électroniques, encore que les sons synthétisés sont des imitations ou succédanés ou dérivés de sons existants, donc de gestes, au fond).

Ainsi, ryhtmiquement, un plectre pinçant une corde de guitare, un marteau de piano frappant une corde, ou une impact de langue pour un cuivre, ça donne des sons précis, très énergiques sur très peu de temps : c'est donc parfait pour du rythme pur.
Alors que les cordes ont des attaques bien plus "molles", "ouatées" ; les gestes d'archet sont peu propices à être solidement rythmiques (autant que guitares, piano, etc...), surtout en groupe. Une harpe a des cordes bien plus détendues qu'une guitare, le son est bien plus relâché ; un cor a un son large, avec pas mal d'inertie, alors que les trompettes et trombones sont incisifs, etc...

Ensuite, mélodiquement, on aurait besoin d'instruments capables d'être souples dans leur style de jeu, pour être proche de la voix (capables de décrochages, de glissandos, d'"accidents").
Encore une fois, vu les techniques de chaque instruments, ça sélectionne : avec une guitare (surtout électrique), beaucoup de manière d'étouffer, de déformer la corde, d'attaquer, en font en bon instrument soliste "populaire".
A contrario, le hautbois est très "propre", avec une netteté et une rigidité impropre à du swing. Ça sonnera forcément "balai dans le cul" !
Le violon peut parfaitement s'en sortir dans ce cadre-là, avec quelqu'un qui saura se sortir de la technique classique (qui demande propreté et netteté d'émission, d'enchaînement de notes, etc...) ; le cor, non, son inertie de son, sa difficulté d'émission (c'est une vraie chierie à jouer, le cor) l'empêche d'être souple. etc...

Enfin, en orchestre, il y a tout les problèmes d'orchestration, en particulier de plénitude et de variété.
La plénitude : quand on écrit pour ensemble classique, il faut lutter contre le "vide" possible de l'écriture ; si les parties intermédiaires sont négligées, ça va sonner "creux", ça va demander un effort d'écriture, du coup c'est difficile d'avoir une impulsion libre, de se "lâcher", comme le voudrait du rock. Alors qu'avec une guitare électrique par exemple, vu l'amplification, le son est très très large, occupe tout l'espace, il suffit de plaquer une quinte pour que ça sonne "plein" (voire que le plancher vibre), pas besoin de se préoccuper de la plénitude de l'écriture...

Variété : l'autre problème avec un ensemble classique, c'est d'orchestrer de manière suffisamment variée, c'est-à-dire de ne pas laisser toujours les mêmes instruments au premier plan, de changer les modes de jeu, les accompagnements, etc... (écouter Ravel, Malher, Debussy...) Sinon, c'est "plat" et uniforme. Encore une fois, dans le cas de guitares, par exemple, la rythmique due aux attaques très énergiques de l'instrument peut compenser un manque de variété : dans ce cas, c'est le pur rythme que se suffit à lui-même. Mais l'ensemble classique ne peut pas rivaliser et paraîtra ryhtmiquement fatalement plus plat, il faut donc compenser, pour éviter l'ennui, par une variété de "sonorité". C'est pour ça, je pense, que l'Eleanor Rigby fonctionne si bien : il n'y pas d'autres instruments que le quatuor (ainsi, il n'est pas "affadit" dans son rôle rythmique par une comparaison avec une guitare), et l'arrangeur a excellemment varié les modes d'accompagnement (le quatuor reste peu de temps sur une même manière de jouer, alterne rythmique/mélodique pour relancer l'attention, sinon ça serait plat).

Comme tu le dis, tout ça dépend beaucoup du style : dans le cas de Déodato, par exemple, c'est funk, mais aussi très souple dans un esprit plus bossa, avec des percus discrètes aux sons "doux", loin d'une rythmique sèche des Rolling Stones par exemple. Du coup, les possiblités sont évidemment différentes ; j'aurais tendance à dire que plus on est dans une rythmique souple et subtile, plus les instruments classiques ont leur place (voir West Side Story, exemple certainement le plus réussi dans les essais de faire bgouer l'orchestre - il faut avouer que c'est génialement orchestré. Dans cet esprit, il faudrait trouver "Mass", du même Bernstein, qui mélange grand orchestre, orchestre jazz/rock et chœur), plus on est dans une rythmique sèche et binaire, moins ça va être possible.

Enfin, on pourrait aussi parler des réflexes culturels aussi bien du compositeur que de l'auditeur, ou des réflexes d'"écoles" classiques : l'apprentissage très scolaire, très fermé, le poids de la tradition du classique et de son écriture, n'aide certainement pas... (tradition qui a aussi du bon, cela dit, c'est toujours la même chose, savoir articuler tradition et modernité en équilibre...)

Bon voilà quoi.
Pfiuu. Ça m'a donné soif tout ça... :o)

arbobo 25/04/2008 23:51

exacteent GT :-)et tu peux continuer toute la nuit, si tu veux, je te laisses les clefs tu éteindras en partant ^^

arbobo 25/04/2008 23:49

j'adore :-)en gros tu utilises pour le défendre des arguments auxquels tu ne crois pas, alors que le plus simple serait de dire : si ça marche, puisque ça marche sur moi ^^CQFD(mais sur moi en revanche, ça marqhe pas)