Ton micro n'est pas une bite (le porno soft comme "genre musical" dans les clips vidéo)

Publié le par arbobo


http://chiennesdegarde.org/article.php3?id_article=279

(cet article est paru le 8 janvier 2004)

Il y a déjà des années un rappeur américain s’est distingué par la sexualité débordante de ses textes et images. Le premier album de Snoop Doggy Dog s’appelait "doggystyle", mot américain pour la position de la levrette. Au moins y’a pas mensonge sur la marchandise, on sait à qui on a affaire.

La multiplication de clips musicaux "sexy" amène 2 réflexions. D’abord, on peut s’interroger sur le voyeurisme qu’ils entretiennent, et éventuellement avoir une approche en terme de pudeur, là c’est la nudité qui est en cause, et comme j’ai pas de critiques particulières j’en dirai pas plus. L’autre approche, c’est d’y relever une pornographie sexiste et dominatrice. Tous les clips qui montrent du nu ne sont pas à mettre dans la deuxième catégorie. Cours vite des Silmarils est emblématique puisque les femmes filmées dans le clip sont des actrices porno.

Les clips vidéo sont regardés par un public jeune, voire ado, sur les chaînes musicales du cable/satellite, qui sont notamment diffusées en continu dans des bars et certains fast-food (le mac do de Pigalle par exemple), et sur les chaînes hertziennes dans des émisions de nuit (M6 music) ou en pleine journée (Hits & co sur la 1, Tubissimo à 16h sur la 6). En moyenne, on peut considérer que leur public descend plus bas en âge que celui des magazines de la "presse bite" type Interview, Maximal, FHM, Max...

On parle beaucoup de la pub sexiste, et pour cause. La pub vend un produit, transforme le corps en marchandise. Mais le clip, lui, est un support artistique à une oeuvre artistique. D’ailleurs certains clips sont des chefs-d’oeuvre et ont propulsé leurs créateurs vers le grand écran (Spike Jonze réalisant Sabotage pour les Beastie Boys, très prisé des connaisseurs). Certains arguments contre le publisexisme restent en rade pour les clips. Alors sans forcément condamner on peut déjà relever quelques exemples, heu, comment dire... troublants ? (un "trouble", c’est comme ça qu’on appelle le gonflement du bas ventre chez la gent masculine exposée à ces clips, en terme technique. "Pourquoi tu restes dans l’eau, elle est froide ? C’est parce que j’ai un trouble", encyclopédie du parler frais, 2003).

Pas la peine de se ruiner en antenne satellite, une télécommande à 6 touches suffit pour voir ces clips.

Description sommaire : Christina Aguilera, tout comme Jennifer Lopez, Kylie Minogue, Shakira ou tant d’autres, se contente de se déhancher lacivement dans une tenue de quelques millimètres. On est dans le "peu habillé" devenu extrêmement commun dans la mode et le spectacle. C’est aguichant, mais en soi ça ne dit rien, tout dépend des personnes qui les entourent à l’écran et de ce qui se passe, le fait qu’elles soient habillées légèrement peut avoir des significations très différentes selon le contexte. Quelques exemples pour saisir la nuance.

Plus subtil, Purple shoes sussuré de sa délicate voix rapeuse par Malia, joue sur le montré-caché. Grâce à un trucage, on voit une femme nue qui déambule dans la ville, tout le monde se retourne qui avec envie qui avec réprobation, de la vieille dame au policier en passant par des gamins. Pourquoi "subtil" ? Parce que jamais ni le pubis ni la poitrine n’apparaissent à l’image, tantôt floutés, tantôt masqués par une voiture, une épaule, etc. Mais la situation, elle, est exhibitionniste. Cerrone lui ne fait que poursuivre sur sa lancée, après ses pochettes très sexuelles des années 1970, le vinyl de son nouveau hysteria était vendu avec une pochette sous cellophane interdite aux moins de 18ans, et nous présente un clip avec des femmes penchées aux seins pendants, portant des masques d’animaux. Pas besoin de traduction.

Inutile de vouer le rap aux gémonies, certains des clips les plus pornophiles n’en sont pas, mais sont de la pop (Simply red) ou de la house (tim deluxe, junior jack). Parfois le clip est réalisé par une pointure, comme la reprise du I don’t know what to do de Burt Bacharach par les White Stripes, confié à Sofia Coppola.

Dans les années 1980 Simply Red a été un bon exemple de "blue eyed soul", musique d’inspiration noire interprétée par des Blancs (money’s too tight to mention, It’s only love), avec des sonorités proche de Sade. Pour le single de la renaissance du groupe, désormais classé en "variétés", Sunrise, une foule très jet set se masse autour d’une piscine de luxe. Le chanteur, en costume, se ballade parmi des mannequins toutes plus dénudées et plus "sexy" les unes que les autres.

La House music abonde d’exemples. Dans le genre house/brazilectro, E samba de Junior Jack fait gros plan sur gros plan sur les fesses ultra moulées dans de mini-shorts, et balancement des seins. Classique aussi, mais plus appuyé que la moyenne du genre. Très appuyé. Très gros plans. Avec en prime le jet d’eau sur les danseuses en string en train de se déhancher. La version "clip" de l’éjaculation faciale, en somme.

Tim Deluxe, remixeur et DJ classieux qui fait brûler les dancefloors, a fait sa marque de fabrique de ces clips ultra-sexualisés. Son dernier, Less talk, more action (le programme de la nuit est contenu dans le titre), est une parodie acide du culte du corps. A la manière d’un concours d’élégance canine, des mannequins, hommes et femmes, sont conduits en laisse par leurs éleveurs et éleveuses. Ils et elles passent des épreuves ridicules, prétexte à des gros plans sur la plastique sculpturale des "candidat-e-s". Le jury est composé d’hommes et de femmes vieux et libidineux qui se rincent l’oeil. Ce clip a été présenté comme une parodie grinçante des concours de beauté. Sur le principe on serait d’accord, si tout n’était pas mis en oeuvre pour qu’on puisse se rincer l’oeil sur les pectoraux, chutes de reins, décolletés plantureux. Second degré ? Hum... Le même Tim Deluxe a été clippé précédemment pour it just won’t do qui remet les pendules à l’heure. Dans une arène de corrida est dressé un terrain de volley avec UN juge vautré dans un transat en lisant le paragraphe sur la sélection sexuelle de La sélection des espèces de Charles Darwin. Des mannequins en bikinis minuscules, scrutées sous tous les angles, que des femmes cette fois, se prêtent à de pseudos matchs et surtout à des gros plans appuyés.

On ne va pas citer ni décrire tous les clips. Un dernier exemple toutefois, puisé dans le registre rock. Quand les White Stripes reprennent I don’t know what to do with myself, Sofia Coppola filme Kate Moss, en petit bikini, seule sur un cube se livrant à une table dance, ces danses lascives dont les bars à strip tease se sont fait une spécialité.

Les corps sont toujours choisis avec soin et suivant les canons de la mode, et les images sont très élégantes, vu les circonstances on peut même dire léchées. Mais quelle est la logique ? Se rincer l’oeil en écoutant de la bonne musique ? Probablement. On retrouve le même cocktail que dans les revues de charme et la presse-bite, on mélange corps offerts et produits ou informations qui n’ont aucun rapport. En ce sens on est dans le summum du corps objet, puisque ces corps, le plus souvent féminins, sont uniquement là pour 2 choses : la décoration et susciter le désir sexuel. Dans cours dire aux hommes de JL Murat, on ne voit QUE le pubis nu d’une danseuse coupée à la taille. On voit tout de suite la partie qui l’intéresse. Dans Be thankful for what you’ve got, excellente reprise par Massive Attack, la voiture dont parle la chanson est remplacée dans le clip par... une strip teaseuse. Dans les 2 cas, décallage entre le contenu de la chanson et la vidéo, et la femme est réduite à sa fonction d’excitant sexuel.

Un film a le mérite de suivre sa logique ouvertement et jusqu’au bout (ou presque). En 2002, Snoop Dog a fait un mini-événement en commercialisant une longue vidéo tournée dans une soirée gigantesque organisée par lui et en son honneur, durant laquelle un t-shirt était offert à toute fille montrant ses seins pendant 3 secondes devant la caméra. Ce pseudo-clip est donc un défilé incessant de fans relevant leur pull pour gagner un t-shirt, alterné de quelques plans où Snoop tape virilement dans les mains de ses potes. J’ai utilisé le mot "art" quelques lignes plus haut. Je le retire, c’est pas bien de dire des gros mots.

Certains des clips de la liste ci-dessous ont été interdits de diffusion, ou limités à une diffusion nocturne car estimés interdits à un public de moins de 16 ans. Le site de M6 en propose des extraits dans ses pages "sexy". Comprenons-nous bien. Il n’est pas question de rejeter la nudité. Les clips sont moins dans l’espace public et moins mercantiles que les pubs (sauf quand ils sont diffusés dans des bars). Mais nous baignons dans un environnement de corps-objets, et la pub n’est pas seule en cause. On pourrait tout aussi bien recenser dans les séries télé et les films, les scènes de nus qui n’ont aucune justification particulière.
"Justification" est vague. Dans le clip de batifole moi, on voit un couple faire l’amour, des carrés noir masquant le coït proprement dit. C’est un beau clip, visuellement, les images correspondent très exactement à la chanson ("batifole mon corps"), donc pas de souci de ce côté là, et surtout les 2 ou 3 corps que l’on voit sont également nus (et les musiciens en plans alternés torse nu). Idem pour shining de Peace Orchestra, un couple s’en donne à coeur joie dans un pré, rien de spécial à en dire. Tandis que dans sunrise ou donne moi ton number, comme d’habitude l’homme est couvert de fringues des doigts de pieds jusqu’aux oreilles et même les cheveux, tandis que la femme porte à peine un petit haut transparent, et dans hysteria le chanteur est habillé et entouré de femmes portant en tout et pour tout une culotte, des chaussures et un masque d’animal. Voilà, avec 4 clips on va du plus normal, au plus pornographique d’une part, au plus assymétrique surtout. Car c’est bien cete assymétrie qui pose problème en tant que féministe. Ce n’est pas "la nudité" mais "quelle nudité". L’homme habillé qui peut faire déshabiller les femmes et les contempler, c’est le maître, c’est de la domination symbolique et même plus que symbolique. Les images dans une boîte où le type emmitouflé est entouré de filles peu vêtues, on comprend sans chercher bien loin que le message est "toutes des putes". C’est ce message qui pose problème, ce n’est pas d’être dévétue. Autre cliché, l’homme seul entouré d’une nuée de femmes, là on est entre le maquereau et l’émir avec son harem, dans les 2 cas un homme dont l’argent et la puissance le mettent en position de domination.

La pub est la partie la plus évidente et la plus sauvage d’un ensemble cohérent de messages sexistes. Les clips sont une autre partie de cet ensemble, ainsi que les couvertures de magazines, les photos des magazines, les films, les mangas, ou les plateaux de télévision. Un article comparable pourrait être écrit sur la manière dont les présentatrices sont habillées comparativement aux présentateurs. Répétons-le, il ne s’agit pas de puritanisme, il s’agit de refuser que sous couvert de nu artistique on valorise la domination et le sexisme. Sexy, sexiste, entrainez-vous à faire la différence.

pour en croire ses yeux :
less talk, more action
It just won’t do
E samba
eric prydz

Pour mesurer la fréquence du phénomène, cette liste indicative et très incomplète. Certains de ces clips datent des années 1990 voire 1980.
Tim Deluxe Just won’t do et less talk, more action Simply Red Sunrise Junior Jack E samba Shaggy get my party on Kylie Minogue can’t get you outta my head et Slow Malia Purple shoes Thick dick Insatiable Cerrone Hysteria N*E*R*D lap dance Christina Aguilera Dirty Thomas Winter & Bogue batifole moi Matinda donne moi ton number Liberty X Jumpin Belouis Some Imagination Enigma Principles of Lust, Gravity of Love Sole 4, 5, 6 Metallica Whyskey in the Jar Shabba Ranks Slow & Sexy Armand Van Helden Funk Phenomena Primal Scream Swastika Eyes Chris Isaak Baby did a bad bad Thing Pills Fun-K-Tronic Moos Délicate chatte Fem to Fem Obsession The Cramps Like a bad Girl should The Beloved Sweet harmony Jean-Louis Murat Cours dire aux hommes Jacques Dutronc/ Etienne Daho Tous les goûts sont dans la nature Madonna Erotica Peace Orchestra Shining Massive Attack Be Thankful for what you’ve got Silmarils Va y avoir du sport, Cours vite Mass Hysteria Donnez-vous de la peine Mylène Farmer Libertine, Pourvu qu’elles soient douces, Beyond my Control Lenny Kravitz Black Velveteen, Fly away George Michael Roxanne, Outside Nathalie Cardone Populaire, Eric Prydz (call on me) Booba (baby) and so on...

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arbobo 13/05/2006 13:20

je pense comme toi ricky,la grammaire viseulle des clips sexistes est tellement explicite qu'on ne peut même pas parler de symboles : gros engins et jets énormes, le fantasme de quequetteman dans toute sa splendeur ;-)D'aillerus finalement dans ce que tu décris, il suffit que le gros engin soit là pour que la présence masculien soit assurée. Ca en dit ..... long

Ricky 12/05/2006 10:37

Niveau assymétrie, que penser du clip de Benny Benassi Satisfaction ? Moi, quelque part, cette exhibition d'outils de chantier surdimensionnés me choque, d'autant plus que le clip ne montre pas un seul homme - fût-il ouvrier en combinaison, père de famille en 3 pièces ou rappeur en survêtement...