Jazz à la Une

Publié le par arbobo

La jazz n'existe pas. J'ai bien regardé le programme télé, et je vous assure, ce truc n'existe pas, n'essayez pas de me convaincre.

Oh, dans le temps, il y a 3 ou 4000 ans, d'accord, je veux bien. Pendant une quinzaine d'années c'est M6 qui diffusait la seule émission hebdomadaire consacrée au jazz, la plupart du temps à base d'extraits de concerts pris lors festivals de Vienne, Antibes ou le festival JVC. Ca s'appelait Jazz 6 et ça n'existe plus. Du tout. Alors il ne reste plus que les Victoires du jazz pour nous montrer du jazz à la télé, une fois par an. Et uniquement en différé.

C'était hier. Ou plutôt cette nuit, vers 1h du matin. C'était sur France 3, en face d'Ardisson qui est le seul à faire de l'audience un samedi à cette heure.
Généralement, les "victoires", que ce soient celles de la musique, ou les Molières ou les Césars, on vous les annonce à l'avance, en première partie de soirée, on prend des dizaines d'invités prestigieux pour remettre les prix, on regarde ça entre potes en faisant des commentaires, un peu comme Miss France mais sans Geneviève de Fontenay (je me comprends).

Les victoires du Jazz existent depuis quelques années, je crois que je ne les avais jamais vues. Et pourtant... C'est l'exact inverse des autres cérémonies que j'ai citées. Déjà, on n'est pas à Paris mais à Deauville (ne me demandez pas pourquoi, la province regorge de grands festivals de Jazz mais à Deauville certainement pas). Ensuite, et l'heure tardive n'excuse pas tout, ça fleure bon l'amateurisme, au mauvais sens du terme. Isabelle Giordano, à peine remise des grandes fêtes de Cannes, n'est pas connue pour être une jazzophile émérite. Et j'ai compris pourquoi. Elle était là pour attirer le peu de spectateurs en quête de glamour que la seule perspective d'écouter du jazz n'auraient pas retenus.
J'ai largement loupé le début, et j'avoue que Giordano est une bonne pro, elle ne s'emmêle pas les pinceaux par désinvolture comme le fait Michel Drucker. Sur les passages qu'elle a bien bossé, elle est même crédible sans note, nous parlant de la chance immense de recevoir tel grand artiste ou d'entendre un hommage à Shirley Horn, citant de tête Miles Davis et Clint Eastwood à son propos. Là, j'y ai cru. Mais lorsque le jazzophile de France Inter Julien Delifiori remet un prix d'honneur à Ahmad Jamal, le masque tombe.
Ca n'est pas bien grave d'ailleurs, Giordano était là en maîtresse de cérémonie, pas en spécialiste musicale. Mais à la voir tourner des périphrase pour ne pas citer les 2 musiciens avec qui Jamal va interpréter un morceau, on devine que le nom d'Idriss Muhammad ne lui dit pas grand chose.
J'en rajoute une couche sur Giordano et son sourire génétiquement modifié. Quand elle remet le dernier prix, celui du meilleur espoir étranger, à une hollandaise de 28 ans, Tineke Postma, elle commence à l'interviewer en lui disant qu'elle vient "du pays des tulipes". Une chance tout de même, elle aurait pu citer le gouda à la place, une chance sur deux dîtes donc, on n'est pas passés loin. Pire, après cette banalité d'éphéméride, elle insiste et nous dit qu'il faudra garder un oeil sur cette jeune femme qui est peut-être une "grande star" de demain (comme si le jazz donnait encore des stars de nos jours... malheureusement), et pour bien se faire comprendre elle a trouvé l'arme fatale. Se souvenant sans doute opportunément que M6 fut un temps une chaine de jazz, voilà qu'elle nous dit "nous allons maintenant écouter cette graine de star". Tant d'humour dans une tête si vide, Isabelle Giordano, ç'aurait vraiment été dommage que je loupe ce spectacle.
Déjà qu'elle faisait la diva, juchée sur une banquette surélevée comme une Gilda sur son piano...
Une dernière méchanceté avant les sucreries : l'événement était copieusement sponsorisé, notamment par les casinons Lucien Barrière. D'où le choix de Deauville, assurément. Quelle chance on a d'avoir des casinos, tout de même. Petits veinards!

Assez parlé du costume, la soirée valait vraiment le coup. Si. J'insiste. Pour de vrai.

D'ordinaire on a une cérémonie bien réglée où le seul intérêt réside dans les costumes des hôtes et les pronostics sur les vainqueurs. Insipide. Là, l'enrobage laissait à désirer mais au moins, on entendait du jazz, un morceau court certes mais entier, toutes les 7 à 8 minutes. Quand on remet un César d'honneur, on ne vous passe pas un film d'une heure trente dans la foulée avant de passer au suivant. copyright Bernhard LeyOn pourrait essayer d'ailleurs, ce serait un sacré merdier, un happening intéressant. Là, lorsqu'on fait venir Ahmad Jamal, c'est pour avoir la joie de l'entendre jouer sous nos yeux.


Autre côté sympathique, l'an passé une récompense avait été attribuée à Madeleine Peyroux, cette  jeune blanche dont le timbre magique rappelle celui de Billie Holliday. Comme elle n'avait pu se déplacer pour venir le recevoir, on lui a proposé de venir cette année pour interpréter un morceau.  Parce que ces récompenses (l'objet n'est pas très joli, d'ailleurs) sont au moins autant une occasion de célébrer la musique live et d'entendre ces artistes. La remise de l'objet devient quasiment secondaire, et ça, franchement, c'est très rafraichissant dans le monde du spectacle actuel et particulièrement à la télévision.
On a même eu droit à un truc étonnant : alors qu'il était nommé mais n'a pas été récompensé dans la catégorie "révélation", Eric Legnini a joué avec son trio l'un des hommages de la soirée. Associer un nommé non-récompensé, je vois mal ça aux Césars, par exemple, où tout le monde se regarde de travers. Parmi les hommages, un extrait d'un concert de Rhoda Scott, où elle est entourée exclusivement de musiciennes. Les femmes commenceraient-elles à sortir du ghetto vocal où le jazz les avait enfermées?

Pour être très franc, je ne connais pas très bien les jeunes pousses du jazz, et plusieurs noms nommés ou récompensés m'étaient inconnus. Raison de plus pour les citer et leur faire un peu de pub ;-)


Cinq prix annuels étaient remis, et 3 victoires d'honneur.

Prix d'honneur remis à :
Liz Mc Comb
Marcel Azzola (LE monsieur de l'accordéon jazz en France... et au-delà)
Ahmad Jamal


Artiste instrumental français : Daniel Mille (accordéoniste)
Disque jazz français : Belmondo & Yussef Lateef Influence
Artiste vocal français : Elisabeth Kontomanou
Révélation française (prix Frank Ténot) : le sacre du tympan
Révélation internationale (prix Midem) : Tineke Postma (saxophoniste)
 
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arbobo 06/06/2006 14:35

allons allons, personne pour dauber avec moi sur isabelle giordano?
elle a donc tant de fans que ça?
;-p

arbobo 04/06/2006 16:06

salut djac,je n'ai toujours pas lu LQR, cité abondamment en référence autour de moi,mais effectivement on a l'impression qu'on met d'un côté "la musique" = celle qui se vend (y compris des catégories spécialement créées pour les musiques électroniques),et de l'autre un truc qui obtient une émission par la force d'un petit lobby culturo, classique et jazz.les concerts, eux, ne se portent pas si mal, en tout cas les festivals estivaux (que c'esst laid cette phrase) tiennent bien le coup.Je m'apprête à réserver des places pour les Académies musicales de Saintes, qui se portent toujours ausis bien, par exemple.L'avantage du jazz (hors big-band et grosses formations) et de la plupart des groupes rock-chanson-pop, c'est qu'on trouve toujours un bar ici ou là qui en programme, avec entrée libre et consommations parfois même pas majorées.Rien qu'à 50 mètres de chez moi j'ai 3 concerts par semaines en bar, plus un resto-jazz qui en programme tous les jours. Cela dit, je suis pas forcément contre la musique à la télé, taratata permet des duos qu'on ne verrait pas forcément, et certains documentaires font découvrir des artistes dont la seule écoute ne donnerait pas forcément toute la dimension.Par exemple c'est un petit film d'Arte, sur le concert du Liberation music orchestra de Charlie Haden et Carla Bley à Marciac (en 2003 ou 2004) qui m'a fait découvrir cette formation fabuleuse et ses partis pris politico-musicaux emballants.pour le classique je sais pas trop, mais la subtilité d'écoute que demande un orchestre symphonique est sans oute incompatible avec la plupart de nos télés ;-((pour les lettres à recopier, j'ai toujours pas compris s'il faut respecter ou non les majuscules)

Djac Baweur 04/06/2006 15:25

Avais-tu remarqué d'ailleurs ce détour linguistique, qui me fait bien penser à la LQR d'Eric Hazan :
Alors il y a les victoires de la Musique. Sans adjectif, la Musique, point.
Donc, sous-entendu, toute la musique, la vraie musique, universelle, celle qui compte, quoi.
Et donc, à côté de ça, il y a de drôles de zoo, sorte de réserve naturelle que l'on maintient uniquement pour se donner bonne conscience culturelle, et ce sont les victoires de la musique classique (note l'adjectif qui immédiatement particularise, isole, délimite, réduit, alors que, hein, historiquement, pas besoin de te faire un dessin), et les victoires du jazz.
Tu me diras qu'il y a un peu plus de battage sur les victoires classiques que sur celles du jazz. C'est pas faut, mais en même temps ça me paraît plus dû à un enracinement bourgeois qui perdure qu'autre chose : pas de quoi pavoiser.
De toute façon, on peut vraiment se demander si la musique à la télé sert vraiment à quelque chose : forcément, ça limite l'écoute, le son médiocre de la télé et la tyrannie de l'image me semblent tuer toute musique un peu plus subtile que les gros tubes de variétés.
Bon, j'y connaît pas grand'chose en jazz, pas autant que certains potes à moi, mais je suis en général soufflé par ces musiciens, par leur science rythmique, et par l'improvisation.
Haa le bon temps où j'étais à Montpellier, avec le festival de Radio-France en juillet qui proposait un concert de jazz tous les soirs, GRATUIT, en plein air, dans la douceur des soirs d'été, avec les potes !

(PS : j'ai du mal à poster mon commentaire, le truc à recopier pour prouver qu'on est bien un être humain ne paraît pas des plus performant !)