Nous ne vieillirons pas ensemble

Publié le par arbobo

Les Rolling Stones sont le dernier groupe des années 60 en activité, parait-il, et ils sont ces jours-ci en concert au Stade de France. Il en manque au moins un de la formation originale : Brian Jones. Justement, c'est de cela qu'il s'agit aujourd'hui : la vie de Brian.

Kurt Kobain a rejoint Jimi Hendrix et Janis Joplin. Allez donc savoir pourquoi on associe ces trois là plutôt que d'autres? Parce que tous les trois sont morts à 27 ans. C'est jeune. Au faîte de leur gloire.

 

A vrai dire ce « club des 27 » comme les a baptisés avec humour noir l'auteur d'une page internet, compte plus de membres. Rien que pour le rock, on doit ajouter le bluesman Robert Johnson, Jim Morrison, et Brian Jones Brian Jones retrouvé dans une piscine à cet âge peu de temps après avoir été viré des Rolling Stones. Ces six là sont en compagnie de l'écrivain Alain-Fournier et du peintre Jean-Michel Basquiat. Ils ont devancé de peu Tim Buckley (le père de Jeff, lui-même mort vers 30 ans), parti à 28 ans. Le grandissime et sous-estimé Nick Drake, lui, a vécu 26 ans et quelques mois avant qu'une overdose d'antidépresseurs l'emporte (donnant lieu à une controverse sur son éventuel suicide).

 
 

J'ai lu à plusieurs reprises ce « point commun » entre Kobain, Joplin et Hendrix. Il a suffi qu'une personne relève la coïncidence pour qu'elle entre dans la grande légende du rock. Oubliés Morrison, Johnson et Jones, pourtant des figures aussi importantes, mais voilà, ils n'étaient pas mentionnés la première fois et on devine sans peine que l'histoire a été véhiculée de bouche à oreille sans autre recherche. Pourquoi ceux-là plutôt que d'autres? On se demande. Ritchie Valens est mort à 17 ans, Buddy Holly Buddy Holly à 22 ans, Ian Curtis à 23 ans, James Dean à 24 ans, etc. On trouve sur cette page de wikipedia toute une liste de personnalités décédées jeunes. A la lire, on pourrait presque trouver que Bon Scott, étouffé par son propre vomi à 33 ans, ou même la suave soul-singer Minnie Riperton morte à 30 ans, font figure de rescapés ou de demi-vieillards, sans même parler de Marilyn assassinée à 36 ans, âge canonique pour cette icône crucifiée.

 
 

Les morts de rockers ont toujours fasciné. La coïncidence tragique entre les morts de Tim Buckley, et celle de son fils Jeff, noyés tous les deux, a fait couler beaucop d'encre, comme celle particulièrement stupide de Jeane Mansfield, ou celle érotico-idiote de Michael Hutchence (chanteur d'INXS). Live fast, die young. « Vivre vite, mourir jeune », d'overdose comme Janis Joplin ou d'un accident d'avion comme Buddy Holly, complète le tableau romantique de l'artiste maudit. Fascination malsaine pour les destins tragiques. Surtout, surtout ne pas devenir un vieux croulant arpentant la scène en criant son arthrite. Mourir jeune pour rester éternellement jeune, seule version accessible du portrait de Dorian Gray. Mick Jagger disait lui-même dans une interview de 1972 qu'il ne voulait pas continuer à chanter Satisfaction à 40 ans. Il a aujourd'hui la soixantaine et ne se gène pas pour faire payer à prix d'or un public satisfait de le voir se dédire. Il est vrai que les prestations de James Brown ou de Jerry Lee Lewis, connus dans leur jeunesse pour offrir un show endiablé, ont un air de décrépitude, de même que la lourde silhouette empâtée d'Elvis à la fin de sa carrière tranchait cruellement avec la puissance sexuelle de ses premières années de scène qui lui valurent la condamnation des conservateurs et des milieux religieux du monde entier (et le surnom « Elvis the pelvis », en raison de ses déhanchements lubriques).

 
 

Nick Drake était dépressif, Kurt Kobain rongé par un mal intérieur invincible, et Marilyn détruite de longue date par des vautours innombrables et des hommes qui dédaignaient son intelligence et sa sensibilité. Ils n'ont pas eu la chance de couler une vieillesse apaisée et débarrassée de l'accablant fardeau qui les a écrasés. On ne sait si l'ont doit les plaindre ou les trouver soulagés par la fin de leurs souffrances. En tout cas, qu'on ne compte pas sur moi pour glorifier les morts précoces et admirer les destins tragiques, encore moins pour en faire un critère d'admiration. Mais les légendes ont la vie dure dans le rock'n'roll.

 

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