Herb est toujours vert

Publié le par arbobo

 

Un jour je suis allé voir au cinéma un James Bond pas comme les autres : Casino royale, l'épisode le plus déjanté de la série, avec Alec Guiness. Le pied total. Le jour même j'ai foncé chez le disquaire acheter la bande originale. Pour le parfait The look of love de Burt Bacharach chanté par la divine Dusty Springfield. Mais aussi et surtout pour le thème, furieuse samba qui cavalcade à travers le générique pour finir par vous trotter dans la tête durant des heures. Et c'est là, sur la pochette, que j'ai découvert le nom de Herb Alpert. Son groupe, sa fanfare plus exactement, s'appelle Tijuana Brass (brass = fanfare en anglais, ceci expliquant peut-être cela).

Jusqu'ici, durant des années, le nom d'Herb Alpert évoquait pour moi 1/la trompette, son instrument, 2/la quintessence de l'easy listening. J'aime bien l'easy listening, mais bien des gens pensent Herb Alpert quand ils disent "musique d'ascenseur".

Puis je trouvais un peu plus d'infos sur l'easy listening, et je découvrais 2 autres de ses papes, aux pochettes tout aussi bariolées et au son qui flirte avec celui d'Alpert : Engelbert Humperdink, et Bert Kaempfert. Autant dire qu'on tient là une trinité qui s'est efforcée de rendre leur musique aussi facile d'accès que leurs noms sont imprononçables (s'ils ont de l'humour, ce sont des pseudos, mais je crains que ce ne soient leurs parents qui aient un peu trop forcé sur le Campari).

Jusqu'ici, tout va bien, on a du second degré, on écoute des bouses et on en parle fièrement à ses copains. Normal. Sauf que le vice m'a pris. J'ai d'abord trouvé dans le grenier familial un 45t quatre titres d'Alpert, parmi lesquels une romance nostalgique, Cantina blue. Le mal était fait : j'adore ce morceau. Sans second degré, au tout premier degré. Déchu et fier de l'être.

La suite, c'est celle d'un banal addict aux cochonneries de supermarché, on m'offre un vinyl, je m'en dégotte d'autres, pas cher mais bon, rien que le fait de les acheter, ça vous catalogue un bonhomme. Pire que ça : j'exhibe dans ma chambre mon trésor, l'album Whipped cream et sa pochette, l'une des plus sexy et les plus scandaleusement excitantes de l'histoire des 30 centimètres (je parle de disques, hein, rappelez-vous, bon, merci). Dolores Erickson

Les albums d'Herb Alpert et Tijuana brass ont été réédités tout récemment, accompagnés de 2 compilations. La première Lost treasures est une collection d'inédits, et la seconde, Re-whipped, remixe les morceaux de Whipped cream avec plus ou moins de bonheur. Je préfère les vieux inédits. On trouve parmi eux pas mal de reprises, puisque Alpert avait pour coutume de massacrer plusieurs tubes par album. Là, par une divine surprise, Herb remonte au niveau de Casino et de Cantina, et nous sert une version chantée de They long to be (close to you). Et la magie opère. La magie tout d'abord d'une composition qu'on reconnaît des les premirèes mesures : ça, c'est du Burt Bacharach. Encore!

Décidément, Bacharach. Mais quand on fait des reprises il est normal de puiser chez les plus grands compositeurs. Sauf que le lien est plus direct. En 1968, pour la première fois le duo magique Burt Bacharach/Hal David obtient un numéro 1 des ventes : This guy's in love with you est chanté par un certain Herb Alpert, rencontré 1 an plus tôt pour Casino royale Histoire de rappeler qu'avant d'être trompetiste et band-leader, Alpert fut avant tout chanteur et compositeur.

Accrochez-vous, c'est là qu'on en décolle. Herb Alpert, musicien de disques soldés, qui trimballe sa trompette sur de la country hispanisante alors qu'il est américain? Ben non. Pas seulement. Loin de là. En me rencardant sur lui j'étais loin, très loin, de m'attendre à ce que j'allais trouver.

Je ne connais pas ce titre pour lequel il a été n°1, alors ça ne signifie pas grand chose pour moi. En revanche, Wonderful world de Sam Cooke, je connais. Les chansons de Sam Cooke ont bercé mes années de lycée avec autant d'assiduité que les riffs des Pixies. Wondeful world, très jolie romance pop, reprise plusieurs fois par la suite, a été co-composée par Cooke, Lou Adler et... Herb Alpert. En 1958. Fort de ce succès, il est signé en 1960 comme chanteur chez RCA records. On s'en fout, passons à la suite. En 1962, avec Jerry Moss, il crée une maison de disques qui change rapidement de nom pour s'appeler, tout simplement : A&M.

A&M records, c'est un label pas dégueu, et dans toutes les maisons vous avez plusieurs disques édités par eux (par exemple vos albums de Police). D'ailleurs le logo du label est souligné par une tompette. Trompettiste au son inimitable mais souvent agaçant, Herb Alpert est en vérité un grand producteur. Ca change un peu le tableau. Parmi les artistes dont il a lui-même produit les disques, on compte le crooner magnifique Lou Rawls (que je vous conseille vivement), Gato Barbieri, Michel Colombier, ou Chris Montez dont The more I see you est encore aujourd'hui un tube planétaire. La liste du label est assez longue.

Moi qui m'apprêtait à classer Herb Alpert avec Humperdink et Kaempfert, à savoir entre le bac à lessive et le bac à frites, j'avais tout faux. Ce type là joue dans une toute autre catégorie. Et pas le mauvais gars, en plus : il a créé il y a quelques années une fondation à son nom, qui récompense chaque année (50'000$ à la clef) 5 artistes prometteurs. Il ne récompense pas que des musiciens, et d'ailleurs c'est lui qui, en 1993-94, a produit à Broadway la pièce de Tony Kushner Angels in America (que j'ai jouée quand j'étais étudiant, vous vous en foutez mais pas moi). Je ne vous parlerai pas de sa peinture, je ne sais pas à quoi elle ressemble.

Si j'étais plus vieux ou américain ou archiviste (oh merde, je SUIS archiviste!), je ne serais pas tombé de haut. Je me serais souvenu qu'en 1966 Billboard a désigné Alpert "record man of the year", ce qui va de soi pour un type qui venait de vendre près de 14 millions d'albums dans les 12 mois écoulés.  Ahurissant, vous dis-je. Avec Tijuana Brass, en 1967 il explose les ventes et entre au Guiness des records pour avoir placé plus de titres dans le top 20 que... les Beatles. Il n'est pas du genre à se les rouler, Herb.

Il y a un autre artiste qu'Alpert a produit et qui mérite une mention spéciale. Brazil 66 est le nom du groupe qui accompagna durant 4-5 ans un musicien brésilien, Sergio Mendes. Et avec ce groupe, Sergio Mendes a fait parmi les plus belles reprises de ces années là, notamment un (I can't get no) satisfaction et un Light my fire génialement décalés.  Mais Sergio Mendes et Brazil 66, c'est aussi un tube astronomique, auquel on ne peut échapper depuis quelques années et qui passe actuellement sur toutes les radios dans une version rénovée : Mas que nada. Merci qui?

Et voilà comment, alors que je croyais aimer un has been un brin rétro, j'avais en fait sous la main un des acteur majeurs de la pop des années 60. Comme un gland, j'étais passé à côté du fait que plein de mes 45 tours qui trônent sur mes étagères sont passés par ses mains.

 

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Christophe 18/08/2006 11:32

Sur l'encouragement en matière culturelle en général et la politique de Djack lang en particulier

Pour répondre à la première remarque du commentaire n°2 d'Arbob, répondant à mon commentaire n°1, j'ai simplement béni celui qui avait encouragé Arbobo à s'Alpertiser. Je ne dis nullement qu'Arbobo a du être éduqué en la matière, mais plutôt que :

1° parfois, lorsqu'on aime quelque chose un peu craignos voire honteux, ça fait du bien de se sentir moins seul,

2° à plusieurs, on progresse aussi plus vite par l'échange etc.

3° les talents d'esthète d'Arbobo se fixant sur des trucs étranges ou désiroires mais avec un militantisme certain, on a tout à gagner à pousser l'animal à approfondir. Il fait ainsi le travail de recherches historiques, musicales, philosophiques parfois, met en perspective, légitime, théorise le tout, un café l'addition etc. Et tout ça pour par un rond. Ensuite, vous récoltez le travail, et vous vous sentez moins con.

Alors ne négligeons pas Arbobo, et encourageons ce petit vermisseau, meêm dans ses goûts cheesecake !

arbobo 18/08/2006 11:44

vive le cheese cake.
et prochainement un billet qui débordera de liens récoltés à 2, pour découvrir la nébuleuse des amateurs savants de musique crainteuse. (bon sang, c'est certain que je ne risque plus de me sentir seul!)

Christophe 18/08/2006 11:15

D'accord aussi.
C'est d'ailleurs pour les mêmes raisons que je vénère les orchestrations de Joe Dassin (ou certaines de Michel Delpech avec Rivat par exemple), finement (obsessionnellement même parfois pour Dassin) travaillées.

Je pense quand même que la pire des compositions sera un bijou si elle est bien orchestrée et bien produite (et bien interprétée bien entendu).
Alors que le contraire non. Donc un très mauvais point pour Bacharach qui a eu des interprétations assez nullardes de ses compos.
Mancini a l'avantage d'avoir pu contrôler les deux angles, comme Alpert. Mais Mancini est quand même meilleur compositeur, donc Mancini pourrait paraître le plus grand qu'Alpert (mais je crois qu'il portait des talons compensés).

Mais foin de classements, et retenons que la prod est essentielle. Le "Let it be naked" démontre bien qu'on ne peut accuser Spector d'avoir dénaturé des morceaux géniaux, alors qu'il en a fait des morceaux sublimes, à défaut d'être sobres. "The long and winding road" en est la plus écrasante démonstration.

Je ne peux actuellement dire si les remixes du "Whipped cream" d'Herb Alpert en rajoutent plus, car je ne les ai pas encore écoutés. Mais le remix est autre chose qu'une simple affaire de production et d'orchestration.

Pour conclure, et comme dirait l'autre : trop de production tue la production.

Et ça, évidemment, personne n'ose le dire

arbobo 10/08/2006 16:58

plaisante playlist en effet :-)
et je rends grâce à qui tu sais (même si j'ai commencé à aimer alpert tout seul comme un grand), pour ses innombrables cadeaux plen de miel (miel d'oreille, évidemment).
Alpert dans la même case que bacharach et mancini, c'est osé. Ces deux là sont des génies (bacharach loin au-dessus du lot), là où alpert est pour moi "seulement" talentueux (très talentueux, mais totu de même). Say a little prayer for me, ou  The look of love, sont des bijoux impérissables. Bacharach met une tendresse dans ses compositions, une profondeur, qui les rend fortes et touchantes, alors qu'alpert semble avoir toujours un peu de distance, comme s'il refusait de se prendre au sérieux. Et c'est pour ça que Cantina blue me touche, petit ilôt acidulé perdu au milieu d'un océan de sirop.
Alors que comme producteur, Alpert a su trouver plus de finesse, révéler le talent des autres, ce qui me fait penser que c'est l'image qu'il a de lui-même en tant qu'artiste (ou plutôt en tant que créateur, j'ai envie de dire) qui l'a conduit à cette pop-country qui manque souvent d'exigence. Un gainsbourg ou un bashung, justement, ont oscillé entre 2 conceptions de leur musique, l'entertainment (sea sex & sun, la gadoue, vertiges de l'amour) et l'art (melody nelson, vu de l'extérieur, fantaisie militaire, l'imprudence). Alpert s'est rarement autorisé cet état d'âme là, alors qu'on sent qu'il aurait pu faire des splendeurs.
hypothèses psycho-artistiques pondues à la volée et qui n'engagent que moi.

Christophe 10/08/2006 16:43

Alors béni soit celui qui a encouragé année après année Arbobo à s'alpertiser !
Moi qui aimait HA au premier degré, je suis heureux de savoir qu'il a eu une autre vie de producteur génial. Ceci dit, c'est peut être pour cela que son easy listening était largement plus supportable que celle des nazes cités par Arbobo (remarquez qu'il ne cite pas Bacharach ou Mancini, pour moi la vraie catégorie d'Alpert, même s'il en occupe la place la plus basse).
Ah si, je crois que si Casino Royale m'a aussi fait connaître Alpert, sa pochette de Whipped cream m'en a définitivement fait un de mes chouchous.

J'ai retrouvé enfin une playlist de 5 où je faisais cotoyer dans mes top du moment HA avec Jesus and Mary Chain, Sonic Youth, William Orbit et Bashung. On était en janvier 1991...