Il est 7 heures, Paris s'éveille

Publié le par arbobo

Les rimes, c'est un truc étrange, mieux vaut ne pas en abuser.
Surtout si on prend l'habitude d'anticiper la rime, voyez plutôt, complétez donc
"Un gars s'arrête,
"une femme qui p...

Ben non, pas "une femme qui pète", ah bravo, le romantisme à la française et tout et tout, Eric Rohmer, Madeleine Chapsal, à nous !
Vous voyez, je vous avais dit de vous méfier, et vous n'écoutez pas, vous foncez dans le tas, maintenant c'est trop tard, elle a pété, cette femme qui ne demandait rien d'autre qu'une petite ballade tranquille dans Paris et qui vient d'envoyer un vent au gars qui s'arrête.
Heureusement que Jacqueline Taïeb écrivait elle même ses paroles. C'est plus sûr. En vérité, les paroles de Un printemps à Paris riment, mais de manière plus subtile et moins mécanique

Comment se fait-il qu'une des rares auteures compositrices et interprètes de la période yéyé soit une pied-noir disparue des mémoires?
Pourtant Jacqueline Taïeb est bien vivante, et elle a sorti un nouveau disque en 2005. Pas aussi bon à mes yeux que ceux de sa jeunesse, mais qui a le mérite de lui redonner une actualité, si on peut appeler "actualité" le fait de sortir un disque dans l'indifférence générale.

Présentée comme une étoile filante de la galaxie yéyé, Jacqueline Taïeb a continué sa première carrière suffisamment longtemps pour verser dans une soul-samba très 70 un peu mollasse (Petite fille Amour), après avoir sorti un titre où, tellement émue par la déclaration d'amour de son enfant, elle chante moins juste que d'habitude. Trop de romantisme tue le romantisme, et puis de toute façon Rohmer ne m'a jamais tellement plu. Mais il est rare que chez un artiste j'aime tout.

C'est vrai quoi, parmi les yéyés et leurs contemporains, combien connaissez-vous d'auteur-compositeur-interprète? Nino Ferrer, qui a aussi repris pas mal de titres étrangers, les Chaussettes noires, Higelin, Brigitte Fontaine, ou Michel Polnareff mais pas yéyé du tout... Ah ça, pour faire tourner les jupes plissées de la cousine de Paris en rockant sur "da dou ron ron" ou coller le voisin de plage sur "l'idole des jeunes" une fois que "l'école est finie", y'avait du monde! Mais pour se lever à 7 heures du matin ou rouler à 160, y'a plus personne.

Enfin... je ne parle là que de titres de chansons de Jacqueline Taïeb. On peut retrouver 15 de ses chansons, soit sa période yéyé, sur un CD (épuisé) paru en 2002, The complete Masterworks of the French Mademoiselle.
Pas grand chose à jeter sur ces 15 morceaux, ou devrais-je dire 14. Car son premier single, l'excellent et très Kinks 7 heures du matin, a attiré l'attention des Anglais au point qu'elle en tire une version anglaise, 7 a.m. J'aime beaucoup la voix de Jacqueline Taïeb, on imagine une grande jeune femme au tempérament bien trempé, avec quelques lointains accents de France Gall mais un peu plus grave. A l'époque on parsemait volontiers les chansons d'interpellations entre les personnages, à moitié parlées, sans doute un effet de l'influence de Serge Gainsbourg. Jacqueline Taïeb y recourt parfois, sans excès et avec humour.
Plus j'écoute ces morceaux et plus j'y prends plaisir. Il y plane un faux air de swinging London en vacances à Paris, et le ton mutin a quelque chose des premiers Françoise Sagan. Quel charme, quel subtil mélange de sentiments et d'impertinence. 7 heures du matin, sensation du Midem, sort en 1967, en pleine France gaullienne, alors qu'elle n'a que 19 ans. Il fallait oser.

Parfois le style musical s'éloigne de la pop yéyé anglophile, virant le temps de La fac de lettres en dixieland bien balancé, en brésilo-lounge sur Petite fille d'amour, ou en barbapapa folk-sirop pour Maman jusqu'où tu m'aimes. En dehors de ce morceau bancal, pas vraiment touchant, Jacqueline Taïeb trouve toujours le ton juste et la note qui sied. Car pour ne rien gâcher, les arrangements sont signés de Jean Bouchéty, qui signe à l'époque ceux de Polnareff ! Mais toujours à partir des idées d'arrangement de Jacqueline elle-même. Orchestration et production atteignent leur sommet avec Le coeur au bout des doigts, récit fin d'une soirée de flirt où les cuivres retenus d'une main de fer soutiennent la voix sans venir rien gâcher. Du grand art, un rock excellent, décidément très londonien, avec une basse placée comme il faut qu'un Axelrod ne renierait pas. Ce soir je m'en vais et Bravo sont aussi des perles de rock empreint enfin de gravité. Quelques accents de violon klezmer sur Juste un peu d'amour, soulignés par des tablas, montrent son ouverture musicale et son talent pour marier les influences. Tablas encore pour apporter le rythme trépidant de On roule à 160 (en écoute ci-dessous), course à se tordre de rire où la fausse ingénue colle des frayeurs à son passager le "pauvre Roger" :-) On retrouve aussi sur un de ses disques un homme rare que je mentionne régulièrement sur ce blog, Pierre Barouh, grand passeur entre la France et le Brésil notamment.

(On roule à 160)

L'histoire pourrait s'arrêter là. Mais non. Il y a une suite, même plusieurs, et un aujourd'hui.Sur une chanson Jacqueline Taïeb grasseie à l'ancienne qu'elle veut mourir "à soixante ans", mais voudrait tout de même profiter de sa retraite. Visiblement c'est mal barré pour mourir  avant 60 piges,  Jacqueline Taïeb a l'air en pleine forme et atteindra âge fatidique en 2008.
Je ne vous ai parlé que de vieilleries yéyé, que je trouve délicieuses.

Mais heureusement pour elle, la carrière de Jacqueline Taïeb ne s'est pas arrêtée aux portes des années 70. Née à Tunis où elle a passé son enfance, passée par Londres où elle enregistra son premier morceau, fixée en région parisienne, elle a pas mal voyagé.
Voyage de style en style, d'abord, j'ai évoqué l'influence du rock anglais, et Il faut choisir reste très rock lui aussi. Ce titre date de 1980. Soit un autre sommet de la carrière de Taïeb, commercialement.
A cette époque, elle travaille notamment avec Yves Montand qu'elle produit dans un disque pour enfants auquel elle participe, en 1981 (réédité par elle en 1996)
Elle a aussi composé pour et travaillé avec Fugain, son amie Stone, Jeane Manson, Mauranne, liste non exhaustive. Et des groupes pas mauvais du tout qui enorgueillisent le rock français se réclament d'elle, des Little Rabbits à Tahiti 80. Il y a pire.
Volontiers anglophone, elle fait lors d'un voyage à New York la connaissance d'une jeune chanteuse peu connue. Elle lui écrit ce qui va devenir un tube mondial, elle s'appelle Dana Dawson et le titre est Ready to follow you. Comme quoi Jacqueline est bel et bien sortie des années yéyé, et ne rechigne pas à groover. Echaudée par le succès de 1967-68, elle préfère rester en retrait au lieu de capitaliser sur ce succès mondial.
Mais sans renoncer à travailler avec d'autres jeunes artistes. Son neveu Yann Taïeb, le même qui lui fit perdre ses moyens sur Jusqu'où tu m'aimes? il y a 30 ans, a pris le virus du rock. C'est lui, aujourd'hui programmateur de salle et manager de groupes (dont l'excellente Mademoiselle K), qui a mis sa tante en contact avec les Hushpuppies pour un concert commun en 2005.


Vous pouvez préécouter et acheter tous les titres de Jacqueline Taïeb ici sur Peerbox, que je n'ai pas testé (possible que ça ne fonctionne qu'aux Etats-Unis). La modernité de Jacqueline Taïeb a ses limites, son site perso ("les must") risque de faire bugger votre navigateur quand vous y passez de page en page (pas toutes, heureusement :-) C'est la rançon d'oser faire les choses soi-même. Et Jacqueline Taïeb n'hésite pas à faire elle-même, y compris s'interviewer ! Je ne sais plus si c'est Laurent Boyer ou Ardisson qui a développé le principe de l'auto-interview, mais ici la jeune Jacqueline de 1968 interview celle de 2000 et quelques, qui n'a pas perdu son sens de la répartie et sa liberté de ton. Celle qu'elle accorde ici est moins déjantée mais au moins aussi instructive, et vous avez ici une interview radio qui révèle une femme vraiment chouette.

Actuelle, Jacqueline l'est plus que jamais. En 2005 elle sort un nouvel album, intitulé Jacqueline Taïeb is back, retour pas si fracassant que ça d'un point de vue médiatique, il faut le reconnaître. L'album tient la route, même si je ne lui trouve pas le tranchant ni tout le peps de ses premiers disques. Serais-je injustement nostalgique? Je ne dois pas être le seul, car ce sont 2 titres anciens que Mareva Galanter a choisis en 2006 pour figurer sur Ukuyéyé, hommage comme son titre l'indique aux années du même nom.

On ne compte même plus les compilations rétro, lounge, etc., sur lesquelles figurent des titres anciens de Jacqueline Taïeb. Les plus faciles à trouver sont Femmes de Paris, Pop à Paris et Ultra chicks (commercialisées en pirate!).
Cruelle époque, qui enferme les artistes dans leurs succès passés... Mais époque pas si ingrate, car lorsque je pris contact avec Jacqueline Taïeb pour une interview il y a quelques jours, elle me suggère de la recontacter début février. Et pour cause : elle partait le lendemain assister à la manifestation qui l'a primée en 1967, le Midem.
D'ici peu de temps vous aurez donc l'occasion de lire la première interview exclusive du blog Arbobo.

Alors, Jacqueline is back? Effectivement. Mais était-elle réellement partie?


Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article

arbobo 31/01/2007 21:53

aucune honte au contraire arpenteur,et tu nous donnes l'occasion de rappeler que "garage" n'a pas toujours eu signification dancefloor qu'il a aujourd'hui, ça désignait aussi un courant pop-rock de la fin des 60s, d'où le titre de la compil que tu cites.

L'arpenteur K. 31/01/2007 21:17

J'ai voulu faire péter mon peu de science en faisant référence aux Girls in the Garage avant de voir que ces compiles étaient citées dans un des liens que tu nous a offerts. Diantre, je me suis ainsi couvert de ridicule.
Sinon, Jacqueline Taieb possède The Mummies en bonne place parmi ses amis sur myspace, respect total ;-)

Ama-L 31/01/2007 21:16

Pfuii, je débarque après la bataille. (Enfin plutôt le concert de louanges, en fait!) Mais j'ai quand même pris le temps d'aller écouter Jackie T.Sans conteste, 7 heures du matin remporte tous mes suffrages. C'est culotté pour l'époque, sexy en diable, drôle comme tout. Sa voix de tête encore un peu môme, pas loin de France Gall en effet, est délicieuse. J'aime bien aussi Le Coeur au bout des doigts. Le reste me convainc moins... Et j'ai pas mal de préventions sur ses collaborations ultérieures, forcément.J'attends la 1re interview du Arbobo blog avec impatience. Mais tu veux pas faire de l'audio plutôt que de l'écrit ?

L'arpenteur K. 31/01/2007 21:11

Merci monsieur pour ce billet très instructif. Je connais Jacqueline Taïeb pour en avoir quelques titres sur des compiles, qui reviennent régulièrement dans mon lecteur, mais je n'avais pas encore pris le temps de pousser plus loin la curiosité de savoir qui elle était, et je m'en repens présentement. À noter également sa présence sur les excellentes compiles Girls in the Garage aux côtés des Liz Brady et Christine Pilzer. La "petite" Stella également composait ou écrivait ses textes aussi me semble-t-il, non ?

GSS

Djac Baweur 31/01/2007 18:45

Pff, alors que moi, que dalle, nada, tu crois que Brahms y se bougerait un peu pour ses admirateurs ?
Rien, pas un mot, pas un signe, à croire qu'il fait le mort. Je suis déçu, mais déçuuuu...