Anarchy in Jamaïca

Publié le par arbobo

It's a punky reggae party !

Ce titre de Bob Marley est aussi celui d'un énorme concert dont il a tenu l'affiche conjointement avec the Clash. Symbole suprème des croisements musicaux entre punk et reggae, que ce groupe dont le Sandinista fleure bon les airs extra-européens.

Résumé qui résume un peu trop, justement, car ces 2 mastodontes, dont tout appartement de droite ou de gauche possède des disques, masquent l'ampleur du phénomène.
D'abord l'importance de ces liens entre ces deux musiques, liens inscrits dans les gènes des premiers albums de
The Police. A force de remplir des stades de foot on a fini par oublier que Police fut avant tout un grand groupe de rock, indépendamment de son succès sur la FM, et l'un des plus reggae de tous. Les critiques de l'époque n'ont d'ailleurs de cesse d'insister sur le jeu du batteur Stewart Copeland, choisi précisément parce qu'il avait un penchant vers les rythmiques reggae, de même qu'Andy Summers.
Ces liens, on les trouve aussi chez d'autres artistes importants du tournant des années 80, et particulièrement des femmes, des blanches. Chacune à leur manière très personnelle,
Nina Hagen ou the Slits ont conjugué les 2 musiques.

Et une française cosmopolite et exploratrice musicale, Lizzy Mercier Descloux, a également réussi à concilier les 2 démarches. Pilier de la no wave, ayant enregistré un album en Jamaïque, elle est ensuite partie en Afrique du sud, avant de mourir trop jeune pour étoffer sa belle discographie.

Cette collision du reggae et du punk, illustrée par la place durable du ska dans l'univers skin et redskin, est surprenante d'un point de vue purement musical. On peut faire l'hypothèse qu'elle devient plus cohérente si l'on ne s'intéresse pas aux seules partitions.

Le jazz et le blues, pour les noirs, avaient déjà tâté de la politique, tout comme le folk pour les blancs.  Il est assez curieux de voir que les 2 jeunes musiques populaires des années 60-70, le rock et le rythm'n'blues (si on y inclue la soul et le funk, comme les charts r'n'b de l'époque) ont évolué de manières très différentes. Si le hard est bien apparu dans la fouleé du funk, il est moins politisé que le funk à une époque ou James Brown, Sly & the stone family ou Gil Scott-Heron (et même Marvin Gaye) se faisaient l'écho d'une implication politique massive des noirs. J'ai déjà parlé de ce morceau magnifique du label Philadelphia, un funk très disco, tube ultra-dansant qui met en scène la communauté noire se mobilisant pour son propre salut (Let's clean up the ghetto). Le rock, lui, dans cette décennie 70, part dans tous les sens mais toujours celui d'un affinement des styles (ce qui ne veut pas dire raffinement, un certain hard en témoigne).

On lit parfois que le Velvet underground a été le premier groupe de rock "adulte", approchant le rock non plus comme un défoulement adolescent mais comme un art, tantôt brut tantôt avant-garde, mais un art. La force incroyable du funk et de la soul est d'avoir su rester une musique adolescente par son énergie, son côté direct, tout en réussissant parfaitement à être politique, porteuse de messages et vecteur de rassemblement.
Sly et James Brown illustrent à la perfection comment les deux dimensions se mélangent, et comment la figure du vilain garçon est devenue le siamois du militant politique. J'ai eu l'occasion de détailler ici le livre de Greil Marcus qui développe cet aspect.

Où est-ce que cela nous mène? Cela nous ramène précisément à la Jamaïque, si vous vous souvenez de
mon billet sur Desmond Dekker, qui a fait du rude boy le modèle durable du chanteur ska/reggae, dès 1967. La dénonciation de la Babylone moderne ouvre une porte vers l'anarchisme punk.
Les Jamaïcains ont un énorme répertoire à eux, mais font aussi beaucoup de reprises de tubes occidentaux, arrangés à leur sauce. Moderne et décalés, aux portes de l'Amérique tout en revendiquant un héritage afro-judaïque (la religion rasta et ses mythes fondateurs), la musique jamaïcaine est à la fois un continent exotique, une vraie puissance (le vivier est impressionnant) et une forme inusitée de contestation qui reste en contact permanent avec l'occident. Cocktail subtil, qui ouvre des horizons aux défricheurs et contestataires du rock.

Paradoxe s'il en est, les Slits disent qu'elles étaient très proches de Nico, dont le plus gros succès fut l'album avec le Velvet underground. Sans revenir en détail sur Nico (
je l'ai fait ici), ses disques étaient loin du punk et du reggae. Mais on peut faire une musique et en écouter d'autres. Ce qu'elles disent aussi, c'est que le reggae était à l'époque la musique "la plus libre".  Pas libre de tout préjugé, puisque Bob Marley a été horrifié d'apprendre que les Slits était un groupe de filles, mais musique de liberté tout de même.
Les amitiés ne font pas tout, l'amitié des Slits et de Nico le prouve. Les fameuses punky reggae party et l'alliance des 2 styles, dont les Clash et les Slits sont les plus grandes illustrations, doivent autant au fond qu'aux affinités personnelles. Que le groupe le plus subversif de l'époque, 5 filles dont 2 mineures (14 et 17 ans) baptisées "les fentes" (the slits) ait été au coeur de ce rapprochement inattendu est à la fois la plus grosse des surprises et le plus beau des symboles.

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arbobo 01/05/2007 21:32

avec le titre de police que j'ai mis en lien, on a un exemple de musique qui conjugue rythme reggae et violence punk (enfin presque punk, chez Police).les Slits ont surtout fait des morceaux indifféremment dans CHACUN de ces styles, alternativement. Ce n'est pas une fusion des styles. Les concerts communs, les affinités entre groupes, font que le punk et le reggae ont fait un bout de chemin ensemble, mais en restant 2 musiques parfaitement distinctes.Les Clash ont fréquemment mélangé, au contraire, ils ont fait des morceaux punk, des morceaux rock, mais aussi des morceaux comme l'inévitable "magnifiscent seven" qui sont une fusion réussie de rock et de funk en une seule musique hybride.Mon propos est de constater que 2 musiques éloignées l'une de l'autre et qui n'ont pas (ou rarement) été fondues l'une dans l'autre, ont entretenu un dialogue soutenu, alors que dans les 2 cas des musiques plus proches étaient "disponibles".Mon hypothèse est que le rapprochement doit plus à l'esprit, à un rapport "politique" au sens large, qu'à la dimension musicale pure.

Djac Baweur 01/05/2007 13:58

Un volontaire pour nous expliquer la différence entre le reggae-punk (à tendance sharp) et le ska-funk (en sound-system steady version block parties) ?

Merci.

:op

Mario C 01/05/2007 12:37

Sans parler des ponts avec le rap débuttant et le funk le plus sharp (on en a déjà causé dans ces pages), celui de la zulu nation (Afrika Bambataa) et des sound systems issus des blocks parties (le dub comme genre suprème où on trouve des morceaux punks reggaeisés dans la durée avec quelques break beats au milieu).

Le reggae m'a toujours gonflé (même si j'ai écouté jusqu'à l'écoeurement Urpising et Babylon by bus ^^) sauf dans ses versions ska voire punk (Police surtout, moins Clash dont je préfère les écarts funk).

N'oublions pas que le virulant et sautillant ska est l'ancêtre du rock steady, lui-même père fondateur du reggae, et que le revival ska a été le pendant révolté des mods à la fin des 70's, comme le punk fut avec les enfants du rock faché avec le rock baba.

Mais je pense qu'il y a peut-être aussi un lien entre ces musiques autour de la beu, non ? Enfin je ne sais pas, je lance la question à votre sagacité.

3qe

theo 01/05/2007 10:33

les studio, ça compte pas :o)j'ai pas cité tout le monde, merci ama-l de démontrer que la connexion courait tout le long du continent punk.

Djac Baweur 01/05/2007 01:08

"dont tout appartement de droite ou de gauche possède des disques"

Je me disais bien, aussi, que politiquement, j'étais bizarre.