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Jeudi 30 octobre 2008 4 30 10 2008 00:09

Couvrez-moi. C'est le cri des chansons, le soir, au fond des pochettes de disque.

Cover, c'est le mot anglais pour "reprise". En phase avec la flambée actuelle des reprises, un livre passionnant fait le point sur la question. A l'heure où poussent à chaque coin de rue des compilations d'hommages, comme celle que je vous annonçais récemment, l'initiative est bienvenue.

Le mot et le reste est devenu en l'espace de quelques livres l'autre grand éditeur sur la musique, grâce à sa collection "formes". On comtait jusque là sur Allia qui nous propose depuis des années des traductions indispensables (ou presque, je n'en ai d'ailleurs pas tant que ça). Scali, avec Patrick Eudeline à la baguette, sort à un rythme effréné des monographies qui viennent nourrir un catalogue inégal (le dictionnaire Gainsbourg, sorti un an trop tôt, s'avère inutile au possible). Je me réjouis de cet effort de parutions originales, à rebours du choix étranger d'Allia. Car il y a suffisamment de connaisseurs et de bons auteurs pour qu'on puisse écrire en France des bouquins sur le rock qui tiennent la route.

Emmanuel Chirache appartient à cette catégorie. On a droit à un panorama complet, appuyé sur une belle bibliographie, et qui cède peu à la mode des compiles actuelles (type Béatrice Ardisson, spécialiste des reprises pour Paris Dernière).
Peut-être l'objet n'intéressera-t-il qu'une poignée de passionnés, mais ils ne seront pas déçus.

Il faut être un peu maboul ou puéril (les deux mon capitaine?) pour chercher à savoir si ce morceau qu'on adore a été écrit par ses interprètes ou s'ils en font une relecture. Il faut aussi être assez snob et maniaque (oui mon commandant, les deux) pour passer des heures carrées chez les disquaires ou sur internet à la recherche de "la version originale que personne ne connait".
On connait même des pervers (ou des collectioneurs, qu'avez-vous dit mon colonel?) qui rassemblent sur un seul disque autant de versions d'un même titre qu'ils peuvent y loger. D'ailleurs mon général, je concède m'être frotté à l'exercice, inachevé, à propos de Light my fire (ce n'était pas une invitation, madame la vice-amirale).

J'ai eu l'occasion d'expliquer là à quel point la notion de reprise est étrangère au jazz. Ou plutôt elle lui est inhérente et donc fondamentalement différente de ce qu'elle est pour le rock (ou la pop, mon adjudant, et la chanson aussi vous avez bien raison mon adjudant, comme toujours mon adjudant repos merci).
En rock un groupe ne peut acquérir toutes ses lettres de noblesse s'il ne franchit pas le cap de nous donner ses propres compositions. Mais ce point de vue est récent, comme ce livre le démontre. D'Elvis Presley aux Rolling Stones, débuter sa carrière avec des tubes déjà connus n'avait rien de criticable, il a même fallu que le manager des Stones bataille avec eux (et surtout leur maison de disque) pour qu'ils enregistrent plus d'originaux. Imaginez un peu un manager moins tenace qui nous aurait privé de Paint it black, Under my thumb ou Sympathy for the devil. Les boules.

Les reprises sont parfois un jeu et un enjeu, les versions s'enchassant les unes dans les autres pour raconter une histoire dans l'histoire. Ainsi de titres qui se pillent l'un l'autre.  Par la disparition d'une note du riff principal, Hoochie coocchie man deviendra un autre blues tout aussi célèbre,  I'm a man, mais l'histoire ne s'arrête pas là puisque ce dernier a donné lieu à une réplique-détournement, Mannish boy, lui-même retourné à nouveau en w-om-a-n. Le même matériau, à peine déformé, réinvesti avec des intentions différentes, à la frontière de la reprise mais en pleine réinvention.
Ainsi aussi de Respect, titre fameux d'Otis Redding. Aretha Franklyn a tenu à retourner le machisme de ce titre pour en faire sa version, qui lui ressemble, une version féministe devenu un hymne mondial ayant même éclipsé l'original.

Les reprises sont de l'art, de la musique, mais c'est aussi d'un jeu qu'ils s'agit. Un jeu on ne peut plus sérieux, sur l'identité. L'identité d'une oeuvre, pour peu que cette formule audacieuse ait un sens. L'identité de l'artiste aussi, sa capacité à imprimer sa propre patte sur un matériau existant ou démontrer que la chanson est plus forte que soi.

De l'hommage au défi il n'y a souvent qu'un pas, ou plutôt les deux se mélangent dans la reprise. On sent toutes ces dimensions dans Covers, parce qu'Emmanuel Chirache ne laisse pas grand chose au hasard.

En prenant l'objet en main on se dit qu'il pourrait être plus épais. Après tout, des sites comme Second hand songs ou The covers project recensent des milliers de versions de millers de chansons et ne sont toujours pas exhaustifs malgré les efforts entrepris. Mais l'intérêt d'un livre n'est pas d'être une base de données, surtout si cette dernière est vouée à être dépassée avant même de sortir des presses.

J'ai toujours tendance à vous dire que vous serez passionnés par les livres que je vous décris, que vous soyez simple amateur ou encyclopédies du rock sur pattes. A vrai dire je n'en sais trop rien, mais si le sujet vous attire un minimum vous ne devriez pas regretter votre lecture. On entend de plus en plus parler de reprises, mais on ne soupçonne pas que le sujet soit aussi riche, soulève autant de questions et regorge d'anecdotes.
Pour ma part c'est ce que j'attends d'un livre, et je remercie Chirache de l'avoir écrit comme il l'a fait. Parce que tout le monde peut faire une monographie, plus ou moins bien écrite, sur Métallica ou sur Lennon. La vraie originalité demande une réflexion.
Car ne vous y trompez pas, je ressasse le mot "reprise" depuis deux ou trois mille caractères, mais c'est originalité qu'il s'agit.

Mais ça, vous l'aviez compris dès le départ :-)
N'est-ce pas, sergent?

Par arbobo - Publié dans : livres/dvd/expos/radio/télé
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Mardi 21 octobre 2008 2 21 10 2008 00:14
Un livre qui commence comme White bicycles a tout pour mettre à genoux un bon fan de rock.
Joe Boyd a eu plusieurs métiers, plusieurs rôles dans le milieu musical, mais il est de bon ton de retenir qu'il est le premier à avoir fait monter Pink Floyd sur scène. C'était dans une petite salle pourrie dont il a fait le haut lieu de l'avant-garde rock, le club UFO, à Londres. Nous voilà parti sur des bases élevées, me direz-vous.
Si l'on ajoute que le sublime Nick Drake a eu pour producteur ce même Joe Boyd, on voit qu'on n'a pas affaire à n'importe qui.

En quelque sorte Joe Boyd a écrit ses souvenirs pour dissiper ce malentendu initial. Il se sait connu - lorsqu'il l'est- pour ces deux hauts faits qui impliquent l'un des plus gros mastodontes de histoire du rock et l'un des songwriters les plus mythiques, la légende maudite par excellence.
Boyd ne profite pas de l'occasion pour nous faire son propre portrait, raconter son enfance ou ses pensées profondes, il n'est pas là pour se faire mousser. La chance de ceux qui l'ont rencontré, c'est aussi la nôtre en lisant ce récit. Ce type est avant tout un passionné, pas un arriviste ou un malade de l'ego. Pas un artiste frustré d'avoir du se contenter des rôles de l'ombre. Bien au contraire.

A la manière qu'a Joe Boyd de développer avec force détails ses prempières armes de programmateur musical dans un festival folk, au plaisir qu'il prend à parler de Fairport Convention ou autres groupes passés de mode et de réputation hasardeuse, on comprend mieux. On comprend que sa réputation établie grâce à des figures plutôt rock est trompeuse. Cet homme est avant tout un amoureux du blues, du vieux blues des origines, qui l'a conduit à la fois vers le folk des années 60 et vers les jazz.

On rira de bon coeur à certaines anecdotes, comme celle d'un petit déjeuner  inattendu face à Bob Dylan. On se découvrira aussi attendri par de vieux jazzmen bougons et géniaux à la fois.
On découvre aussi toute la richesse d'un parcours commencé tambour battant entre deux cours à Harvard. Une sacrée leçon pour les puristes et ceux qui rêvent de gloire. L'organisateur des concerts hype de l'UFO se trouve des années plus tard au département musiques de film de la Warner, bataillant ferme pour imposer la bande originale de Délivrance, qui deviendra un tube.

Jamais Boyd ne fait le donneur de leçons, mais on rentiendra grâce à lui qu'il n'y pas "une" manière d'aimer la musique et de la servir, ni une plus noble que l'autre.

Ecrit comme au fil de la plume, avec ce qu'il faut de légèreté et de style, White bicycles se dévore. Joe Boyd ne prétend pas être la figure incontournable underground qu'il ne fut pas. Il a été dans les bons coups, parfois, mais il a surtout un superbe parcours de pro, c'est celui-ci qui prend l'essentiel du livre. Grâce à cela, on suit presque de l'intérieur la "British blues invasion".

Souvenez-vous de l'importance du blues dans les premiers disques des Rolling Stones, de Peter Green et Fleetwood mac, de Them, des Yardbirds... On sait que le blues, dans les années 60, a connu un tel revival chez les musiciens anglais que ces derniers l'ont ramené à domicile ave leurs propres disques. Quand Joe Boyd annonce au public anglais l'arrivée sur scène de John Lee Hooker, la foule d'adolescents crie de joie en l'accueillant. A la même époque il n'a rien d'une légende vivante dans son propre pays et doit galérer pour trouver de petits concerts miteux sans même parler d'enregistrer. Ce mouvement de fond, considérable et quasi traumatique pour les rockers américains qui l'ont vécu, on a l'impression d'y assister en direct, c'est excitant comme tout.

En dehors de son talent et de sa passion, Joe Boyd a aussi eu de la chance, il est né au bon moment pour accompagner cette période extraordinaire de la musique populaire. Cette chance devient aussi la nôtre car lorsqu'on a vécu les événements on est souvent prémuni de les voir plus grandes qu'ils ne sont. Ni histoire ni légende, Boyd nous raconte ce qu'il a vu et vécu, sans trop de nostalgie, avec surtout le plaisir de partager encor ces moments comme il les partagea à l'époque. Cette distance parfaite est assez rare dans ce milieu, qui rajoute volontiers un louche de glamour ou de légende outrancière.
Le meilleur exemple date de 1965. Le Newport folk festival est une institution, co-fondée par une légende vivante, Pete Seeger, l'égal de Woody Guthrie. En pleine explosion folk, Joe Boyd est en bonne place dans le festival et aux premières loges pour assister au fameux concert de Bob Dylan, concert électrique, amplifié, réputé depuis pour avoir mis le milieu folk à feu et à sang. Raconté par Boyd, plus que le public, c'est surtout le groupe des organisateurs qui s'est trouvé divisé par ce coup de force de Dylan. Pas exactement la version de l'histoire qu'on colporte habituellement. Moins homérique mais pas moins intéressante.

Même avec Nick Drake, Joe Boyd refuse de se donner le premier rôle. Il profite de l'occasion pour parler de ces musiciens sud-africains exilés au triste parcours, comme le pianiste Chris McGregor, qu'il fit participer à un enregistrement. Joe Boyd est féru de rencontres, d'ailleurs le milieu de la musique n'est fait que de ça.

La sienne avec Nick Drake fut un peu la grande histoire de sa vie, même s'il fut aussi le mentor de Fairport Convention et le producteur merveilleux de Nico pour des disques incomparables. Mais Nick Drake c'est autre chose. On sent derrière la pudeur combien ce chanteur fut aussi un ami pour Boyd, qui s'en voudra à jamais de n'avoir pas vu qu'il s'enfonçait dans la dépression. Le récit des parties de cartes dans la cuisine de l'ingé son le dimanche soir prend soudain autant d'importance que celui d'enregistrement devenus vénérés. On est bien loin du name dropping et des révélations tapageuses, j'accorde beaucoup d'importance à des passages comme celui-ci, on entre vraiment dans une vie.

C'est ce qui fait la valeur de Joe Boyd, sa manière de toujours privilégier les personnes avant la musique. C'est aussi pour cette raison que ce livre n'a rien d'un récit à clefs pour fana de musique, on peut s'y plonger sans bien connaître le rock ou le folk, on sera happé aussi bien. Mieux même, moi qui n'étais pas du tout attiré par le folk des années 60, il m'a mis l'eau à la bouche.

Il faudrait un résumé de 15 pages pour vous dire tout ce qu'il y a dans ce livre. Le mieux que vous avez à faire est encore de le lire. C'est un régal. Que vous soyez comme moi un fan de Nico, un admirateur du label Island, ou simplement curieux de découvrir à hauteur d'homme une période d'une richesse exceptionelle, vous y trouverez votre compte.

Par arbobo - Publié dans : livres/dvd/expos/radio/télé - Communauté : Le Monde du Rock
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Vendredi 4 avril 2008 5 04 04 2008 00:02

Est-ce un hasard si Diva, le "féminin musical", sort en même temps que la version française de GQ?
A moins que ce magazine ne soit une version plus fouillée et plus women oriented de Crash?


En tout cas merci à Leirn qui a attiré mon attention sur Diva. Longtemps la lecture d'un magazine musical était d'une monotonie désespérante, que des pommes d'Adam, pas une paire de sein à l'horizon. Que dalle, pas une meuf, rien, de Rock'n'folk aux Inrocks ou autres. Depuis quelques années ce n'est plus le cas, plus besoin de faire appel au souvenir évanoui de Laurence Romance.
Longtemps aussi, parler de musique dans un magazine féminin consistait à faire un portrait de Julien Clerc ou expliquer en 10 lignes que le dernier Souchon est super touchant.

Girls rock ! Vous l'avez remarqué, les femmes sont souvent à l'honneur depuis quelques temps. Derrière des artistes "incontournables" comme Madonna, Björk, PJ Harvey, ou une Cat Power starisée, la presse et le public indé n'ont plus honte d'aller voir Electrelane, the Gossip, Mademoiselle K ou Au revoir Simone. Pour autant Diva n'est pas dans une logique ghetto ou même "segment" pour parler marketting.
Les femmes, les filles, écoutent beaucoup de musique et ont souvent des habitudes de lectrice différente des hommes (c'est un constat, rien de plus). Ce n'est pas parce que des femmes sont journalistes à Magic ou aux Inrocks que leur lectorat est nécessairement féminin. Lancer un "féminin musical" fait voler en éclat une barrière autrefois officielle, et qui perdurait de manière moins visible.
Vous imaginez un "féminin de football"? Je le lirais avec plaisir, mais il n'en existe pas encore, et il n'y a pas si longtemps le lectorat n'était peut-être pas encore prêt pour un Diva.

Ce nouveau mag, je le découvre en simple lecteur, sans y connaître personne. Je ne suis pas fana de mode, mais je le lis avec plaisir, et le contenu musique est un bon dosage de hype, d'artistes méconnus qui ont des choses à dire, et d'articles transversaux. Un mélange intéressant de ce qu'on lirait aussi dans d'autres journaux (l'anglaise Duffy, très à la mode en ce moment, ou Berry) et de sujets plus originaux (un portrait de Headbangirl, ou Caroline Duris). En tout cas, c'est le lectorat visé qui est féminin, en lui parlant de la musique qu'elles écoutent ou pourraient écouter. Autrement dit de la musique tout court, artistes masculins, féminines, groupes mixtes, peu importe. Le ton, lui, et l'aspect visuel du magazine, renvoient les lectrices à ce qu'elles lisent par ailleurs. Je veux dire par là, en résumé, que c'est un peu comme si le magazine Numéro avait moins de pub et de  mode et parlait surtout de musique.

J'espère que le mag tiendra. Cela voudrait dire qu'il a tenu le niveau de qualité de son n°1, déjà. Cela voudra dire aussi qu'une certaine segmentation de la presse a évolué. Je suis curieux d'avoir votre avis sur Diva.

Comme dans toute presse "féminine", le chef est un homme, ainsi qu'une partie de la rédaction (même s'ils ont UNE red'chef). En revanche les photographes sont plutôt des femmes, alors que la photo de mode était un bastion masculin, la photo rock aussi, bref la photo tout court.

Toujours est-il qu'avec Voxpop depuis la fin 2007 et maintenant Diva, la presse à dominante musicale sort de ses sentiers habituels, et nous offre de nouvelles manières d'aborder la musique. Pourvu que ça dure.


Par arbobo - Publié dans : livres/dvd/expos/radio/télé - Communauté : Le Monde du Rock
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Vendredi 10 août 2007 5 10 08 2007 11:44

Visuel-Rock.jpg Vous le savez déjà, si vous lisez la "presse spécialisée" (nan, pas les bouquins de culs, l'autre spécialité estivale, la zizique !), la fondation Cartier présente jusqu'à la fin septembre une exposition consacrée aux débuts du Rock : 39-59, rock'n'roll.

Je l'ai vue avant de partir en vacances, mais ce n'est pas seulement le besoin de m'éloigner du clavier qui me fait vous en parler si tardivement.
Sorti de l'expo, je hume la douceur de l'air parisien en remontant le boulevard Raspail, et je vois une femme et une petite fille dont les achats trahissent qu'elles viennent du même endroit que moi. Je les hèles et demande leur sentiment. Oui, elles ont aimé l'exposition, oui elles ont appris des choses, et donc oui elles sont contentes. La plus âgée doit avoir la cinquantaine, et la plus jeune voisine la douzaine d'années (la fille? la petite-fille?).

Eh bien je les envie, car pour ma part j'ai été déçu par cette exposition. Et malgré tout je ne vous dissuaderai pas d'y aller, une occasion d'écouter du bon rock'n'roll ne se refuse pas. Mais je vous ferai quelques recommandations.

Le bâtiment de Jean Nouvel vous ouvre les bras et voilà qu'on vous tend un programme (plutôt un prospectus, à dire vrai) ainsi qu'un CD de 4 titres bien trouvés. Alors que vous les saisissez, on vous suggère de débuter par le documentaire diffusé au rez-de-chaussée. "Il vient de commencer il y a quelques minutes", me dit-on pour éliminer toute réticence. Et pourtant, j'aurais dû en avoir, ne serait-ce qu'à cause de ces mots, "depuis quelques minutes", qui sous-entendent que le film en question va encore durer nettement plus de "quelques minutes".

Le film de Patrick Montgomery et Pamela Page est long, intéressant mais long, 50 minutes !, et je vous suggère soit de le voir en dernier, soit de le voir avant déjeuner et de continuer l'expo après avoir fait un break dans le jardin. En tout cas, je ne crois pas utile de le voir entièrement.

Car malgré ses qualités, cette exposition souffre de 3 inconvénients. D'abord, le film fait tellement redondance avec la moitié de l'exposition qu'il sert surtout à nous frustrer. Ensuite, la musique ne se prête pas facilement à une exposition, surtout lorsque celle-ci se veut aussi "pédagogique". Enfin, et je vais développer, le parti pris annoncé par le titre de l'exposition est si peu et si mal exploité qu'on se demande s'il a la moindre pertinence.

Nous y voilà.

1939-1959.

Si vous avez déjà lu des explications, même brèves, sur la naissance du rock'n'roll, vous avez retenu qu'il est né dans la première moitié des années 50, et que le Rock around the clock de Bill Haley and the Comets en est l'un des actes de naissance. Si l'on nous fait remonter avant-guerre, il doit bien y avoir une raison. L'idée la plus évidente est que le Rock'n'roll (le rock, tout court, plus vaste et différent, nait pour sa part dans les années 60) trouve son origine, ses prémisses, dans cette période.

Or ce parti pris génétique, généalogique, ne va pas de soi. Car on aurait aussi bien pu remonter aux débuts du blues dans le premier tiers du XXe siècle. J'étais intrigué par la chronologie annoncée par le titre de l'exposition, et je salivais d'avance de voir comment elle était savamment et clairement exploitée. Or elle ne l'est guère que dans la 3e partie de l'exposition, la plus brouillonne. On est loin de la belle logique
présentée ici par un des responsables de l'exposition.

Il est donc temps que je vous détaille le déroulement de l'exposition. Le cheminement prévu est de débuter par le film, diffusé sur un très grand écran. Puis, toujours au rez-de-chaussée, on traverse une reconstitution de l'ambiance de la première époque Elvis. Une belle série de photos d'Alfred Wertheimer nous attend dans la première salle, avec un jeune Elvis plus sexuel que jamais. Puis viennent les objets, une cadillac décapotable, de magnifiques postes de radio en bakélite, la reconstitution du studio des fameux Sun Records où débuta notamment Elvis, un mur entier de juke box rutilants, et enfin une table où, casque sur les oreilles, on peut consulter les fac simile des magazines de l'époque destinés aux jeunes fans de rock'n'roll.
Cette partie de l'expo est la plus claire, la plus lisible, on a l'impression de traverser le tournage d'American Graffiti et c'est délicieusement régressif.

La troisième partie de l'exposition, la plus ambitieuse, échoue malheureusement à concilier ses trop nombreux objectifs. Elle se voudrait à la fois pédagogique, graphique, et monographique. C'est un peu trop pour 300 mètres carrés et on en sort la tête farcie voire, plutôt, confite.
La meilleure idée de l'exposition nous attend au pied des escaliers tapissés de splendides pochettes de 33 tours. Un mur figure un long arbre généalogique qui relie les années 30 aux années 60. Des casques permettent de se brancher sur tel ou tel nom, situé dans cette chronologie, pour entendre un morceau. On peut ainsi comparer instantanément les époques, constater les emprunts ou les évolutions, et mettre un son sur une cinquantaine de noms, à son rythme. J'aurais aimé que ce mur nous acceuille à l'entrée de l'exposition et qu'on le retrouve à plusieurs endroits. Car ce mur est le seul qui réponde explicitement au titre de l'exposition, et il n'a que des qualités.
On tombe ensuite sur une quinzaine de tables-vitrines, doublées par les vitrines des murs. Chaque table tente maladroitement de faire le point sur une époque et un style, avec 2 ou 3 textes explicatifs et une floppée de photos et couvertures de disques. Boogie woogie, blues, negro spirituals, country, rock'n'roll, sont ainsi exposés séparément et avec de si pauvres commentaires qu'on ne sait comment les relier l'un à l'autre. A nous de chercher, dans tout ce barda, le sens du titre de l'exposition.Ces vitrines ne sont ni suffisamment graphiques ni suffisamment explicatives pour être réussies. 
La deuxième moitié de la salle s'en sort vaguement mieux. D'une part un mur nous présente année par année les faits saillants liés au thème de l'exposition, que l'on peut lire, pour chaque année, en écoutant au casque un commentaire assorti d'extraits. Le mur est un peu chiant mais les commentaires sont intéressants. Demi-déception, donc. Le mur est longé par des sortes de boxes consacrés à quelques figures, Eddie Cochran, Fats Domino, etc. Vêtements sur une face, pochettes de vinyls sur une autre, et une sorte de cabine permettant d'écouter quelques titres et un commentaire monographique (en français, je me demande comment font les autres, vu que le plus intéressant est dans ces commentaires).

6395-CMYK-Mac.jpg Enfin, on peut retrouver un peu de lumière sur la mezzanine du 1er étage. La sélection de la librairie n'est pas mauvaise mais un peu courte à mon goût et propose trop peu de livres étrangers, alors qu'on a si peu de lieux pour s'en procurer de bons sur le rock. A l'autre bout, on peut s'assoir pour piocher à notre guise parmi une sélection de 200 titres. Parfois on tombe sur un boogie woogie ou un vieux blues, qui nous rappelle que cette expo ne nous a toujours pas informé sur la nature du lien entretenu avec le rock. Mais au moins on écoute de la bonne musique et on peut choisir les morceaux.

Bon, ne soyez pas effrayé par mes récriminations de pisse-froid. La plupart des photos sont très belles, j'ai adoré détailler les pochettes de disques d'époque, et cette plongée dans les années 40-50 reste très agréable.

Mais on voit bien la difficulté de faire une exposition visuelle autour de la musique, et plus encore la nécessité de ne pas multiplier les objectifs si l'on veut tenir le difficile pari pédagogique de la généalogie d'un style. C'est d'ailleurs le défaut qu'on trouve dès le premier documentaire, qui se borne à présenter par ordre d'arrivée les différents rockeurs, juxtaposant les portraits. Télérama a le mérite,
sur son site, d'avoir un parti pris certes restrictif mais clair, lisible, en 4 vidcasts consacrés à des pionniers.

En résumé cette exposition est agréable, mais je doute qu'elle permette d'en apprendre beaucoup, en tout cas certainement pas d'illustrer son titre par trop ambitieux. Disons qu'elle reste un bon prétexte pour passer à la fondation Cartier, que j'aime toujours autant.

10h-20h, fermé le lundi.
Jusqu'au 28 octobre 2007.

Par arbobo - Publié dans : livres/dvd/expos/radio/télé - Communauté : tiré par les oreilles
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Mardi 26 juin 2007 2 26 06 2007 00:19

L'an dernier j'ai chroniqué un livre qui suivait non pas la vie de Billie Holliday, mais le lien si intime qu'elle entretenait avec une chanson puissante et parmi les plus influentes de l'histoire du jazz, Strange fruit.

Je n'ai rien contre les biographies (bien qu'elles soient rarement bonnes), mais l'impact d'un morceau, d'un disque, sur des millions de gens, voilà qui me parait au moins aussi intéressant.


whatsgoingon.jpg What's going on parait en 1971. En 1973 Let's get it on lui fait figure de suite ou d'épilogue. Mais c'est What's going on qui a marqué les esprits. 
Ce disque est une surprise et un moment important. Une surprise pour tout le monde sauf Marvin Gaye lui-même, qui n'a jamais été vraiment à l'aise dans le système Motown. Label organisé comme une usine par son créateur omnipotent, Berry Gordy (qui était aussi son beau-frère, pour compliquer le tout), Motown se voulait avant tout une machine à tubes pas prise de tête. Mais la fin des années 60 est prise de tête, pas de doute, le flower power, la marijuana fumée à la coule à Woodstock ou Berkeley sont des réactions à un contexte dur, violent, désespéré. 

J'aurai l'occasion d'y revenir plus longuement, mais ce contexte socio-politique a beaucoup marqué Marvin Gaye. Blagueur et hospitalier, Gaye n'était pas pour autant un type heureux ni tranquille. Alors qu'il était déjà l'un des plus gros vendeurs du label, il a vu sa carrière décoller pour de bon grâce à ses duos avec Tammi Terrell, son amie et complice dont la voix faisait des merveilles avec la sienne. Mais cette période faste et heureuse ne dura que de 1967 à 1968. Car Tammi avait pris tellement de gnons dans la tête par ses compagnons que son crâne ne lui laissa pas beaucoup de répit, et 8 opérations du cerveau ne purent la sauver. Cette fin cruelle et cette mort précoce plongèrent Marvin Gaye dans une détresse proche de la dépression. 

Il n'était donc déjà pas au mieux lorsque les émeutes raciales (y compris à Detroit, la ville de Motown), ajoutée à l'assassinat de Martin Luther King, finirent par le toucher intimement.
Pourtant il commença par refuser le magnifique morceau qu'Obie Benson (des Four tops) lui apporta sur un plateau. Il voulait produire ce qui allait devenir What's going on, mais le faire interpréter par le groupe vocal du label, the Originals. Marvin Gaye avait pourtant la ferme intention de devenir producteur, et de produire lui-même ses disques. Mais il avait ce travers de toujours se faire désirer.

Fils de pasteur, un homme abject qui le battait enfant et l'assassina d'un coup de feu le 1er avril 1984, Marvin Gaye a toujours ressenti une grande spiritualité. Et un souci sincère des enfants, à commencer par son propre fils. Il fallut du temps pour que tout se mette en place, et qu'il fasse le lien entre son souci de fraternité, sa sensibilité écologique, le titre qu'on lui proposait et qui exprimait l'incompréhension devant la guerre urbaine des ghettos, trouve son expression musicale en lui. Le titre qui résume son cheminement est sur la première face : save the children. Au moins, faisons en sorte de laisser à nos enfants un monde vivable, tel est la ligne désenchantée qui parcourt l'album.

ben-edmonds.jpg What's going on ne ressemble à rien de ce que Marvin Gaye avait déjà enregistré, y compris le sublime I heard it through the grapevine. Et il tranchait avec le reste du catalogue du label et ses disques au son stéréotypé si apprécié des Blancs. Marvin Gaye y développa des trésors d'invention, dont la moindre nuance est retracée dans ces pages. Marvin Gaye avait fait de ce disque un défi personnel, et s'il supervisa la moindre session, on a rarement vu un enregistrement mettre autant de monde à contribution. Pourtant jamais le son, si riche et complexe, n'est écrasant, et grâce à un travail de studio acharné, les titres sont liés les uns aux autres, enchainés avec une fluidité stupéfiante.

Ben Edmonds a recueilli quantité d'anecdotes et de témoignages, faisant toujours la part de la légende et de la réalité. Surtout, il nous fait entrer à la fois dans le cheminement de Marvin Gaye et dans la fabrication complexe de ce disque monument. 
Ce n'est pas la moindre qualité de son livre, on y suit les péripéties de ce disque et de son enregistrement comme un roman à suspense.

Mais ce livre n'est pas américain pour rien, non plus. Voilà bien un pays qui sait créer et valoriser des légendes. Et Ben Edmonds nous fait sentir cette vibration, cette émotion intense que provoqua ce disque, dans la vie de Marvin Gaye et dans toute l'Amérique.

En toute logique, ce billet est censé vous pousser à vous offrir l'album What's going on, qui mérite vraiment d'être écouté de bout en bout. Mais si vous aimez ce disque, ce petit livre de poche (10/18) fera aussi une excellente lecture de vacances, n'en doutez pas.

 
Par arbobo - Publié dans : livres/dvd/expos/radio/télé - Communauté : tiré par les oreilles
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