Couvrez-moi. C'est le cri des chansons, le soir, au fond des pochettes de disque.
Cover, c'est le mot anglais pour "reprise". En phase avec la flambée actuelle des reprises, un livre passionnant fait le point sur la question. A l'heure où poussent à chaque coin de rue
des compilations d'hommages, comme celle que je vous annonçais récemment, l'initiative est bienvenue.
Le mot et le
reste est devenu en l'espace de quelques livres l'autre grand éditeur sur la musique, grâce à sa collection "formes". On comtait jusque là sur Allia qui nous propose depuis des années des
traductions indispensables (ou presque, je n'en ai d'ailleurs pas tant que ça). Scali, avec Patrick Eudeline à la baguette, sort à un rythme
effréné des monographies qui viennent nourrir un catalogue inégal (le dictionnaire Gainsbourg, sorti un an trop tôt, s'avère inutile au possible). Je me réjouis de cet effort de parutions
originales, à rebours du choix étranger d'Allia. Car il y a suffisamment de connaisseurs et de bons auteurs pour qu'on puisse écrire en France des bouquins sur le rock qui tiennent la route.
Emmanuel Chirache appartient à cette catégorie. On a droit à un panorama complet, appuyé sur une belle bibliographie, et qui cède peu à la mode des compiles actuelles (type Béatrice Ardisson,
spécialiste des reprises pour Paris Dernière).
Peut-être l'objet n'intéressera-t-il qu'une poignée de passionnés, mais ils ne seront pas déçus.
Il faut être un peu maboul ou puéril (les deux mon capitaine?) pour chercher à savoir si ce morceau qu'on adore a été écrit par ses interprètes ou s'ils en font une relecture. Il faut aussi être
assez snob et maniaque (oui mon commandant, les deux) pour passer des heures carrées chez les disquaires ou sur internet à la recherche de "la version originale que personne ne
connait".
On connait même des pervers (ou des collectioneurs, qu'avez-vous dit mon colonel?) qui rassemblent sur un seul disque autant de versions d'un même titre qu'ils peuvent y loger.
D'ailleurs mon général, je concède m'être frotté à l'exercice, inachevé, à propos de Light my fire (ce
n'était pas une invitation, madame la vice-amirale).
J'ai eu l'occasion d'expliquer là à quel point la notion de reprise est étrangère au jazz. Ou plutôt elle lui est
inhérente et donc fondamentalement différente de ce qu'elle est pour le rock (ou la pop, mon adjudant, et la chanson aussi vous avez bien raison mon adjudant, comme toujours mon adjudant repos
merci).
En rock un groupe ne peut acquérir toutes ses lettres de noblesse s'il ne franchit pas le cap de nous donner ses propres compositions. Mais ce point de vue est récent, comme ce livre le démontre.
D'Elvis Presley aux Rolling Stones, débuter sa carrière avec des tubes déjà connus n'avait rien de criticable, il a même fallu que le manager des Stones bataille avec eux (et surtout leur maison
de disque) pour qu'ils enregistrent plus d'originaux. Imaginez un peu un manager moins tenace qui nous aurait privé de Paint it black, Under my thumb ou Sympathy for
the devil. Les boules.
Les reprises sont parfois un jeu et un enjeu, les versions s'enchassant les unes dans les autres pour raconter une histoire dans l'histoire. Ainsi de titres qui se pillent l'un l'autre. Par
la disparition d'une note du riff principal, Hoochie coocchie man deviendra un autre blues tout aussi célèbre, I'm a man, mais l'histoire ne s'arrête pas là puisque ce
dernier a donné lieu à une réplique-détournement, Mannish boy, lui-même retourné à nouveau en w-om-a-n. Le même matériau, à peine déformé, réinvesti avec des intentions
différentes, à la frontière de la reprise mais en pleine réinvention.
Ainsi aussi de Respect, titre fameux d'Otis Redding. Aretha Franklyn a tenu à retourner le machisme de ce titre pour en faire sa version, qui lui ressemble, une version féministe
devenu un hymne mondial ayant même éclipsé l'original.
Les reprises sont de l'art, de la musique, mais c'est aussi d'un jeu qu'ils s'agit. Un jeu on ne peut plus sérieux, sur l'identité. L'identité d'une oeuvre, pour peu que cette
formule audacieuse ait un sens. L'identité de l'artiste aussi, sa capacité à imprimer sa propre patte sur un matériau existant ou démontrer que la chanson est plus forte que soi.
De l'hommage au défi il n'y a souvent qu'un pas, ou plutôt les deux se mélangent dans la reprise. On sent toutes ces dimensions dans Covers, parce
qu'Emmanuel Chirache ne laisse pas grand chose au hasard.
En prenant l'objet en main on se dit qu'il pourrait être plus épais. Après tout, des sites comme Second hand songs ou The covers project recensent des milliers de versions de millers de chansons et ne sont toujours pas exhaustifs malgré les efforts entrepris.
Mais l'intérêt d'un livre n'est pas d'être une base de données, surtout si cette dernière est vouée à être dépassée avant même de sortir des presses.
J'ai toujours tendance à vous dire que vous serez passionnés par les livres que je vous décris, que vous soyez simple amateur ou encyclopédies du rock sur pattes. A vrai dire je n'en sais trop
rien, mais si le sujet vous attire un minimum vous ne devriez pas regretter votre lecture. On entend de plus en plus parler de reprises, mais on ne soupçonne pas que le sujet soit aussi riche,
soulève autant de questions et regorge d'anecdotes.
Pour ma part c'est ce que j'attends d'un livre, et je remercie Chirache de l'avoir écrit comme il l'a fait. Parce que tout le monde peut faire une monographie, plus ou moins bien écrite, sur
Métallica ou sur Lennon. La vraie originalité demande une réflexion.
Car ne vous y trompez pas, je ressasse le mot "reprise" depuis deux ou trois mille caractères, mais c'est originalité qu'il s'agit.
Mais ça, vous l'aviez compris dès le départ :-)
N'est-ce pas, sergent?
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Joe Boyd a eu plusieurs métiers,
plusieurs rôles dans le milieu musical, mais il est de bon ton de retenir qu'il est le premier à avoir fait monter Pink Floyd sur scène. C'était dans une petite salle pourrie dont il a fait le
haut lieu de l'avant-garde rock, le club UFO, à Londres. Nous voilà parti sur des bases élevées, me direz-vous.
Même avec Nick Drake, Joe Boyd
refuse de se donner le premier rôle. Il profite de l'occasion pour parler de ces musiciens sud-africains exilés au triste parcours, comme le pianiste Chris McGregor, qu'il fit participer à un
enregistrement. Joe Boyd est féru de rencontres, d'ailleurs le milieu de la musique n'est fait que de ça.
What's going on ne ressemble à rien de ce que Marvin
Gaye avait déjà enregistré, y compris le sublime I heard it through the grapevine. Et il tranchait avec le reste du catalogue du label et ses disques au son stéréotypé si apprécié des
Blancs. Marvin Gaye y développa des trésors d'invention, dont la moindre nuance est retracée dans ces pages. Marvin Gaye avait fait de ce disque un défi personnel, et s'il supervisa la moindre
session, on a rarement vu un enregistrement mettre autant de monde à contribution. Pourtant jamais le son, si riche et complexe, n'est écrasant, et grâce à un travail de studio acharné, les
titres sont liés les uns aux autres, enchainés avec une fluidité stupéfiante.