Du numérique à la perte de l'écoute
Je suis menacé. Je viens de dégotter un ordinateur portable. Autant dire que je ne vais pas tarder à m'en servir pour mixer.Le numérique, c'est génial, et c'est problématique.
Problématique parce que toute évolution des supports de l'écoute musicale entraine avec elle une évolution de l'écoute. On peut y voir un écho imprévu de la phrase de Marshall McLuhan « the medium is the message ».
Un ami pourtant fan de musique m'a dit qu'au bout de quelques mois à utiliser son i-pod il avait perdu la notion de « écouter un album ». C'est un paradoxe du numérique, et pas le moindre. Et son plus gros défaut.
Auparavant, de nombreux morceaux ne pouvaient pas figurer sur un disque, les 78 tours et même les 30 centimètres 33 tours ayant une durée maximum de 25 minutes par face environ (rarement plus). Le passage au CD, qui permet 75 minutes d'écoute ininterrompue, a changé la donne, et permis de graver enfin les versions intégrales de morceaux conservés sur bandes et qui attendaient une solution technique pour être diffusées. Et pour les mix, c'est le pied, on peut enfin profiter des enchainements sur plus d'une heure. Mieux qu'un progrès : enfin la durée du support s'adapte (presque entièrement) à la durée du son produit, ce que seule salle de concert permettait jusqu'alors.
Progrès déjà problématique pourtant. Fou rire quand un de mes parents a expliqué un jour qu'un CD marchait mal : « je l'ai retourné et ça ne marchait plus ». Ah ah. Sauf qu'aujourd'hui, avec certains DVD à double face qui peuvent effectivement être retournés, l'idée ne trouble plus personne. Et surtout, l'anecdote met le doigt sur la disparition de cette notion de face A/face B, qui était commune à tous les vinyls, du 78 au 45 tours. Or de grands albums ont été conçus en tenant précisément compte du changement de face, qui permettait aussi un changement d'ambiance sans perdre pour autant en cohérence.
La face B permettait aussi de donner une chance à un morceau en le mettant en face B d'un single, manière indirecte de le mettre en évidence quitte, ça arrive, à ce que ce soit la face B qui aie du succès.
Avec le numérique, ou plus exactement la musique dématérialisée (que ce soit sur balladeur type i-pod ou sur ordinateur ou téléphone portable), l'album perd son sens. Or les meilleurs disques en ont un, justement, de sens. Impossible de considérer Melody Nelson de Gainsbourg ou Pansoul de Motorbass comme un simple alignement de titres dont l'agencement serait aléatoire. D'ailleurs l'album a commencé à mourir avec le CD, quand les fabricants de lecteurs ont introduit la fonction « random » qui lit les titres du disque en ordre aléatoire. C'est parfois l'ensemble, sa progression, sa subtilité distillée sur l'ensemble de l'abum qui procure le plaisir et recèle la qualité du disque. Les moyens actuels nous permettent d'être impatients et capricieux. Ce qui est parfois jouissif, mais pas adapté à tous les disques. En revanche la limite de durée a désormais totalement disparu, on peut jouer sans interruption des centaines d'heures, ce qui pour l'auditeur est évidemment d'un intérêt très relatif mais ouvre tout de même des perspectives inédites aux compositeurs.
Déjà en 1938 Adorno s'insurgeait et s'inquiétait de la désagrégation de l'écoute, de l'oreille « inattentive » qui ne se réveille que lorsqu'un gimmick tape à l'oeil vient la séduire. Je reparlerai de son opuscule, chiantissime à lire à cause de son style, mais bigrement intéressant. J'en recause très bientôt.
Aujourd'hui nos supports électroniques permettent, à la manière d'une radio folle, d'enchainer sans transition Mozart et Madonna, Miles Davis et Georges Brassens, Bob Marley et Joy Division.Un simple clic permet de modifier l'ordre des morceaux ou de zapper au suivant. Toutes les musiques ne s'en accomodent pas, et si cette salade peut réserver comme tout hasard de bonnes surprises, elle a aussi tendance à saccager l'écoute. Ou plutot elle peut avoir ce défaut si on laisse la machine prendre le dessus en s'en servant comme d'une radio, au lieu de continuer à effectuer ses propres choix comme les disques nous y obligeaient.
Est-ce que je suis en train de tenir un discours réac? Je suis à deux doigts, plutôt. Chaque évolution technique a ses pièges, et nous pouvons éviter d'y tomber pour n'en garder que le meilleur. Je ne condamne pas la technique, loin de là.
La petite contrainte que représentait l'obligation de se lever, enlever le disque, le retourner ou en mettre un autre (donc en choisir un autre), ou de ne rien mettre, a disparu. La différence entre l'écoute attentive et le bruit de fond n'a peut-être jamais été rendue aussi grande qu'avec les supports de musique dématérialisée. Nous voilà ramenés à cette alternative vieille comme les machines : dominer la technique ou se laisser dominer par elle (et après tout, a-t-on envie de dire, pourquoi pas?).